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Sous la Botte (133) - FIN

LE RETOUR.

                                                                                   Le Val d’Ardenne (Toulon), le 16 juin 1917.

J’écris ces lignes quelques jours après le retour et ne parviens pas à retrouve l’état d’esprit qui m’a quitté après trente-cinq mois d’oppression, et si brusquement, et sans transition ! Quel était ce personnage soucieux qui, l’autre semaine, descendait du trottoir au coin de la rue de France, au Cateau, pour céder la place à des hommes blonds, épais, vêtus de gris sale, d’allure victorieuse ou fatiguée, suivant qu’ils portaient ou non patte d’argent à l’épaule. Ce personnage, mais c’est le même qui descendait, quelques jours après, avec sa vaillante femme, en gare de Toulon et voyait s’avancer vers lui, balançant son ombrelle dans la gloire du soleil de Provence, une jeune fille que, seule, il n’eût pas reconnue….. C’était pourtant l’enfant qui lui disait, le 25 août 1914, dans la gare de Saint-Quentin : - Mais, grand-père, qui vous défendra contre les Allemand si je m’en vais ?

Racontons, sans plus d’attendrissement, le dernier chapitre de notre vie de servitude en donnant une pensée de désespoir à ceux qui sont restés de l’autre côté.

Le vendredi 8 juin, on passa, en gare du Cateau, la visite des « gros bagages » (25 kilos.) Des chariots avaient été mobilisés par la kommandantur pour les ramasser à certains points désignés, mais les évacués, manquant de confiance, voulurent faire par eux-mêmes et cela faillit amener une de ces effroyables complications où excelle l’administration allemande. L’officier de service, au comble de la fureur, avait ordonné de … recommencer l’opération. R, de la gare à la place, il n’y a pas moins de 1 800 mètres. M. Marchandise – l’Excellence – trancha la difficulté par un jugement à la Sancho Pança et tout alla bien.

La kommandantur toucha, du fait de ce train, la somme de 11 640 marks. On n’en eut pas (liberté finale exceptée) pour son argent. Le train de plaisir n’est pas une spécialité allemande.

De longues tables en bois blanc, menuisées pour la circonstance, furent dressées et l’opération commença. La visite fut sommaire pour la plupart et méticuleuse pour quelques-uns. Les quinze ou vingt policiers qui agissaient sous l’œil du major Berg, leur grand chef, ne devaient rien laisser, même de lointainement suspect. Celui devant qui j’ouvris ma malle me dit en souriant : - Monsieur Fleury, qu’avez-vous à déclarer ? – Tiens ! Vous me connaissez ? – Je crois bien, j’étais dans la secrète à Saint-Quentin. Enlevez donc le papier qui enveloppe vos chaussures. – Mais c’est du papier blanc ! – Justement, vous savez comme moi ce qu’on peut faire avec du papier blanc. Berg est inflexible là-dessus ; vous me feriez attraper.

J’enlevai, et le brave policier se donna la peine de remettre tout en place. J’en profitai, plongeai la main dans ma poche gauche, y pris une poignée d’or – qui attendait le coup – et la laissai glisser dans le coin de ma malle, que mon homme cadenassa, ficela et timbra avec un zèle admirable ; ainsi mon or voyagera-t-il sous la garantie du roi de Prusse ! La chaleur d’orage était affreuse et de chaque côté des tables, on avait hâte d’en finir. Une fois visités, les colis étaient transportés par des soldats dans un des innombrables hangars de l’immense usine Simons ; des sentinelles étaient postées devant.

Le reste de l’après-midi se passa en visites d’adieu. Ce n’était presque plus la guerre. Et puis, il y avait réellement détente. On n’entendait le canon qu’à de longs intervalles ; les officiers semblaient moins raides et les soldats moins uniformément tristes. On se répétait les mots de celui-ci, de celui-là. « Dans trois mois la paix sera signée » ; l’Empereur va faire paraître de nouvelles propositions très acceptables, etc… » Sur Saint-Quentin les avis étaient partagés. Des photographies prises par des chauffeurs et confiées pour une heure ou deux aux gens chez qui ils logeaient montraient bien les affreux désastres de la rue Saint-André, de deux des côtés de la place et d’ailleurs, mais on disait que l’artillerie française avait remplacé devant la ville l’artillerie anglaise qui, décidément, tapait trop dur.

Le samedi 9 juin, il pleuvait à seaux à l’heure du lever, soit 3 heures du matin, car il fallait se trouver à 4 heures à l’usine Simons pour la « visite corporelle » et celle des bagages à la main. Le départ du train devait avoir lieu avant midi. Le trajet est long, du centre de la ville à la gare. Les Catésiens y mirent de la complaisance et l’on trouva assez de brouettes, de voitures à bras et d’aide pour transporter les colis sans lâcher son parapluie. Alors commencèrent des marches, des contremarches, des virevoltes qui aboutirent, après plusieurs heures, à un semblant d’organisation ; les femmes, dans la proportion des trois quarts, eurent le pas. Quant aux hommes, on les remit à plus tard. Les formalités de la visite des petits paquets furent les mêmes que la veille pour les gros. Les fouilleurs s’attribuèrent comme menus bénéfices personnels des porte-mines, des stylographes, des savonnettes, toutes choses qu’on était trop heureux de leur abandonner pour les détourner d’ailleurs, car tout le monde avait fraudé peu ou prou. Ainsi, des gamins mangeaient des gaufres brûlées d’un côté pour mieux soutenir les louis mélangés à la pâte. Une famille nombreuse en passa de la sorte pour 1 000 francs. Madame Elie Fleury, qui a l’habitude de ranger ses menus bibelots dans des boîtes de carton doublées de papier de tenture, avait prié un habile cartonnier de mettre un second fond ou de seconds côtés à trois ou quatre de ces boîtes et, entre deux, avaient pris place des papiers utiles. Quant à nos billets de banque, ils formaient le bourrage des poignées de cuir de nos sacs de toile où était le linge. Chacun s’était ingénié ainsi. Les Allemands n’étaient pas complètement dupes. Aux femmes – pas à toutes – l’on fit d énouer leurs cheveux, l’on fourragea leurs chapeaux et l’on examina de près les boutons de leurs jaquettes, mais nous savions ces trucs éventés. Trois furent déshabillées malgré leurs pleurs et leurs protestations : Madame L….,  Mademoiselle C…. et une sœur augustine. Les enfants au-dessous de dix ans avaient été mis sous la garde d’un soldat.

L’heure s’avançait et la pluie tombait toujours. Les hommes enfin passèrent ers 10 heures, après quelques manœuvres nouvelles. Les bagages à la main furent ouverts pour la forme et l’on entra au confessionnal, sorte de boxes établis hâtivement. Là, on était invité à vider ses poches, parfois à se déchausser et l’on vous palpait. Il avait été entendu que l’on pouvait garder une dizaine de francs dans son porte-monnaie pour les menues dépenses de la route. Mais ce qui était vérité rue de Landrecies, à la kommandantur, devenait mensonge à la gare et les fouilleurs vous soulageaient de tout l’argent sonnant et même des marks, qu’ils remplaçaient – quelque fois – par des bons de ville. Les pièces anciennes montées en broches étaient sorties de leur monture et remboursées, elles aussi, en Bons de ville sur leur poids d’or approximatif.

Ce sont là des broutilles, mais il semble qu’on ne veuille perdre aucun détail des choses qui ont rempli ces heures exceptionnelles. Bref, à 10 heures et demie, nous étions poussés vers le train, composé de voitures allemandes confortables et malpropres.

Le départ fut donné, le samedi 9 juin, à onze heures juste. Par wagon, il y avait un soldat de garde ; en plus, au milieu du train, un poste, le lieutenant, chef du train et deux infirmières très complaisantes. Le trajet jusqu’à Singen, dernière station allemande par Hirson, Charleville, Metz, Strasbourg, Khœl, Offenburg et la forêt Noire, se fit en quarante et une heures. Il y eut des arrêts interminables Et nous étions à Schaffhouse, en terre libre, avant 6 heures du matin, le lundi.

La première nuit, la traversée de Metz-Sablons, puis des hauts-fourneaux et forges de Rombach, dans le bassin de Briey, nous donna une impression de force infernale. La gare était éclairée avec une incroyable prodigalité de lumière électrique, et aux coups de sifflets, au ferraillement formidable des roues, aux scintillements en feu d’artifice des fanaux, on devinait l’activité énorme de ce grand déversoir d’hommes vers la tranchée et la mort. Aux forges, qu’on mit plus d’un quart d’heure à traverser, le spectacle fut réellement féerique. Les immenses halles vitrées emprisonnaient de la lumière blanche ou verte, et c’étaient sur le voile de la nuit des joyaux colossaux. Le fer en fusion serpentait sur le sol, des scories enflammées dégringolaient de montagnes de laitier et les coups de marteaux-pilons nous donnaient une dernière impression de canonnade.

Le jour nous apporta des spectacles moins tragiques. Nous traversâmes l’Alsace en procession de Fête-Dieu. Des cortèges d’hommes endimanchés, de femmes portant le grand nœud noir qui les oblige à se tenir très droites et donne une belle gravité à leur démarche, précédés de croix, de bannières, d’enfants de chœur blancs et rouges et du dais dont les broderies luisaient au soleil, apparaissaient subitement et comme immobiles dans une rue de village perpendiculaires à la voie. C’était une vision rapide et qui rafraîchissait l’imagination comme le reposait la vue des plantureuses et calmes campagnes alsaciennes.

La forêt Noire, où nous nous arrêtâmes assez longtemps à l’un des sites connus, le Triberg, intéressa visiblement tous les émigrants, qui se rappelèrent les contes du chanoine Schmid et les constructions de bois de leur enfance qui sont bien les exactes et minuscules reproductions des chalets du pays. Dans quelques usines bordant la voie et salissant le paysage de leurs lourdes fumées, des soldats français prisonniers et employés aux travaux nous saluèrent, et ce fut un délire : on aurait tant voulu les emmener, les emporter avec soi !

Le programme du voyage comportait un repas chaud et un repas froid. Cet allèchement fut trompeur. Il fut, en effet, distribué quelques vivres et voici comme : des soldats allemands passaient d’immenses chaudrons dans lesquels ils puisaient une soupe faite d’eau salée, de graisse, de chou-navet ave  quelques débris de lard qu’on acceptait dans les récipients les plus divers, car les Allemands ne fournissaient pas le contenant et, cela seul qui n’était pas prévu, rendait le repas chaud aléatoire pour beaucoup d’émigrants. Un infirmier alsacien nous dit : - Ce n’est pas très appétissant pour des Français, mais c’est ce que mangent nos soldats : c’est propre, sain et chaud. Et, de fait, c’était mangeable pour des gens ayant très faim. La plupart de nous avaient pris leurs précautions et ne comptaient pas trop sur les menus allemands. Le repas annoncé froid fut chaud et meilleur que l’autre, car il consista en du café au lait qu’on fut autorisé à aller prendre sur des tables dressées dans d’immenses baraquements à l’usage des soldats allemands entrant sur le territoire militaire.

À Singen, avant que le délégué du gouvernement suisse ne prenne possession du train et ne donne décharge de nos 470 personnes, eut lieu, de 2 à 5 heures du matin, le lundi, une dernière et déplaisante formalité : on dut ouvrir tous les colis à la main, comme à la douane – ceci pour voir si l’on n’avait pas pris quelques notes au long du voyage – et surtout représenter les enveloppes cachetées où étaient enfermés les cinquante francs en billets de banque français, plus les quelques bons de monnaie que nous étions autorisés à emporter. Une forte dîme fut alors prélevée sur ces misérables ressources et d’autant plus forte que le détenteur ou la détentrice de l’enveloppe paraissait plus apeuré. Malgré mon désir de ne pas prononcer de gros mots, n’est-ce pas là un vol, et crapuleux ? Des plaintes furent déposées à Evian. M. Georges Stadler, consul général de Belgique à Zurich, à qui je signalai le fait avec preuves à l’appui, me dit que le ministre des finances de l’Empire d’Allemagne récupérait facilement par cet honnête moyen les 32 000 francs journaliers que lui coûte l’hospitalisation de 8 000 convalescents en Suisse : il n’y a pas de petits profits !

Lundi, 11 juin 1917, à 5 heures et demie du matin : la frontière suisse…. ! La frontière suisse…. ! Il semble subitement qu’on se décourbait, que l’on respirait mieux et que l’espérance entrait par chaque portière. Le sourire oublié reparut et la blague française aussi, et c’est ainsi que, d’un bout à l’autre du train, sur les lèvres même de gens fort distingués, courut un mot qui fusa, claqua, chanta en imprécation gaie, un convaincu : « M…. pour ‘Allemagne ! » qu’excusaient suffisamment 1 018 jours d’esclavage, de vie absurde, d’étouffement sous la botte allemande.

 

 

 

 

 

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