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Sous la Botte (132)

LE BUREAU DE SAINT-QUENTIN.

J’en ai raconté les origines. (Voir mars 1917 : L’accueil et l’organisation). Je vais insister sur sa marche, quitte à fatiguer un peu le lecteur, mais je dois à mes collaborateurs de conserver la mémoire de la besogne méritoire que nous avons faite. Donc, le 10 mars, six jours après mon arrivée, le Bureau fut constitué et fonctionna incontinent. Nous nous installâmes dans le cabinet de M. Jounieau et, bien qu’à l’étroit, nous nous y plûmes aussitôt. Le premier soin fut de dresser la liste des arrivés et des arrivants, car il continuait d’en venir de partout : travailleurs civils réformés, évadés des colonnes, familles en miettes dont nous essayions, généralement sans succès, de réunir les membres dispersés. Prenons Goureaux, par exemple, réformé de Mouzon, qui nous demandait avec désespoir où étaient sa femme et ses huit enfants. On faisait des recherches dans les listes dressées avec le plus de soin possible et parfois on trouvait une indication. Alors commençaient des démarches aboutissant presque sans exception à un rejet sans motif, non certes par inhumanité individuelle des gens de la kommandantur, mais le système des cloisons étanches existait pour eux comme pour nous. Les rares succès compensaient les fréquents déboires. Un chiffre expliquera ceux-ci : nous avions réuni environ 3 000 adresses, dont 2 095 pour le Cateau et les onze communes de sa kommandantur ; or, il y avait 45 000 évacués de Saint-Quentin, dont 32 000, paraît-il, en Belgique…   

Il fallut aussi et surtout s’occuper des allocations aux nécessiteux et indigents. Besogne délicate. La municipalité du Cateau n’attendit pas qu’on lui demandât ; elle y mit un empressement fraternel. Une réunion des maires de la kommandantur telle qu’elle se composait alors, réunion présidée par MM. Emile Picard, maire du Cateau, et Marchandise, de Péronne, qui tenait tous les fils de l’organisation  des évacués, amena l’adhésion – un peu récalcitrante chez quelques-uns – aux propositions présentées par nous.

De notre côté, pour répondre à cette confiance et à cette bonne volonté, nous apportâmes un sérieux extrême dans l’examen des demandes d’allocations, et la situation présente de nos deux mille administrés fut étudiée au moyen d’enquêtes au Cateau par nous-mêmes et dans les communes par nos correspondants. Notre système d’allocations était assez compliqué et appelait une attention soutenue, mais il tenait compte, autant que faire se pouvait, de toutes les circonstances.

La kommandantur nous fit passer une somme de 3 750 francs à distribuer immédiatement aux indigents sur état à lui remettre. Nous acceptâmes cette….. restitution et nous en constituâmes une caisse de secours après avoir donné au commandant, qui s’en contenta, un semblant de satisfaction. Nous pûmes ainsi solder des notes de médecin et de pharmacien, payer des soins avant et après accouchement, fournir du pain et des denrées au tas de pauvres diables qui passaient en fraude ou que les Allemands renvoyaient de leurs formations sans explication et sans ressources. Nous acquittâmes ainsi, par exemple, une facture de seize bandages herniaires qu’ils avaient humainement procurés, avant de les libérer comme fourbus, à des gens de professions libérales dont ils avaient fait inhumainement des bûcherons ou des terrassiers de chemin de fer. Bref, avec peu faire beaucoup, tel fut l’exergue de cette caisse : en de telles détresses matérielles et morales, le moindre appoint est un appui précieux et rend la confiance.

Notre Bureau fit rétablir aux fonctionnaires de l’État les avances que leur avait consenties la ville de Saint-Quentin pendant l’occupation et servit d’intermédiaire entre les emprunteurs ayant caution et la Chambre de commerce de Cambrai, qui possédait une succursale au Cateau.

Le service des allocations fut organisé dans la perfection par MM. David et Dorigny, qui avaient été tous les deux juges d’instruction et y possédaient, par conséquent, une merveilleuse compétence. La parole un peu rude de l’un, le calme imperturbable de l’autre et la conscience de tous les deux firent merveille. Les pièces de ce service sont irréprochables et établies dans les formes. On arrivait au Bureau le matin, à 9 heures, et l’on en partait à 11 heures et demie pour se rendre assez souvent au café de l’Union, où les Saint-Quentinois tenaient cercle. On y colportait les nouvelles. Passées au crible d’une critique, même sommaire, il n’en restait pas grand’chose, mais ce peu aidait à espérer. « Demain, ce sera meilleur ! » On revenait à 2 heures et à 5 heures exactement on levait la séance, pour aller au communiqué chez M. Picard. Et ainsi, dans la journée, était-il venu assez grand monde au Bureau de Saint-Quentin, souvent pour rien, mais une réponse négative elle-même ne laissait pas que de faire plaisir

 : on avait conté ses longues peines ou son présent ennui ; on se rendait compte que personne n’y pouvait rien et, au lieu de désespérer, cela consolait en faisant détester un peu plus les Allemands. Singulier sentiment, mais tel…

Là, je me suis fait, plusieurs heures par jour et pendant trois mois, une âme nouvelle, celle d’employé de bureau d’une administration publique. C’est un composé d’indifférence et de scepticisme. J’avais jusqu’ici l’habitude industrielle de liquider chaque jour les affaires prêtes ou préparées, estimant qu’une solution immédiate est préférable, même médiocre, à une expectative, même avantageuse ou espérée telle. Mais là j’ai compris qu’on pût remette au lendemain les affaires sérieuses. Le temps, en effet, arrange les choses, ou mieux, les choses s’arrangent toutes seules, soit que ceux qu’elles intéressaient s’en désintéressent subitement ou, sous l’influence de causes nouvelles, les voient différentes. Et cela justifie le mot sentencieux du secrétaire général de la préfecture de la Somme à mon père qui le pressait : - M. Fleury-Dubreuil, il est, en administration, des lenteurs nécessaires. Je conçois aussi maintenant que les conflits de compétence et d’importance doivent être de tous les instants, car il ya tant de façons de considérer un rien ! Chez nous, tout alla le mieux du monde. Nous n’étions personne du bâtiment et arrivions « sur le tas » sans préjugés. Tout mon effort consista à maintenir chacun, et sans en avoir l’air, dans une spécialité : allocations, comptabilité générale, expéditions, bienfaisances et rapports avec les administrations. Ce n’était pas trop pour chacun, mais tous y gagnèrent une bonne santé morale par cette occupation de la tête et du cœur qui réagit heureusement sur le physique, car on faisait vraiment pour les autres ce qu’on aurait désiré qu’ils fissent pour vous.

Le Bureau de Saint-Quentin au Cateau fut un bon lieu.

NOTULES.

Mademoiselle Brasset. – Louis Brasset, d’Homblières, a fini par caser les dix-huit personnes de sa smala à Croix et il obtient assez facilement de venir se ravitailler au Cateau. Il me raconte aujourd’hui, 25 mai, que sa fille Germaine, requise pour aller travailler aux champs avec une de ses sœurs, fut prise d’un saignement de nez. Elle ramassait des chardons à main nue, le caporal de culture ayant interdit les gants et confisqué les râteaux, il se précipita sur la jeune fille, cravache levée. – Travaillez ! – Je ne travaillerai pas sous la cravache. On me parle avec plus d’égards. – Oh ! J’ai déjà frappé des demoiselles. Vous irez en prison. – Vous êtes le plus fort, mais vous n’arriverez pas à me faire travailler sous la menace. Alors, ce fut « l’engueulade allemande » dans toute sa hideur. Madame Jean Lafeuille (dont le mari a été tué à la guerre) accourut au secours de sa sœur et sermonna la brute en allemand. – Je vais aller me plaindre, dit-elle. Le caporal, médusé, supplia qu’on n’en fit rien et dit pour toute excuse : - Je ne savais pas que votre s6ur était neurasthénique… Et il la dispensa de ramasser des chardons avec ses mains pour la journée…

Les vieilles. – Une grande auto-tapissière passe aux Hauts-Fossés le 20 mai après-midi, traînant quelques pousse-pousse. J’entrevois, par le carreau de mica, de vieilles femmes. Qu’est-ce encore que cela ? Je suis. Rue du Maréchal-Mortier, j’ai l’explication. Six très vieilles femmes, atones, stupides (au sens classique du mot), les yeux sans regard, ces yeux si souvent vus à ceux et celles que l’implacable volonté allemande ballotte, sont assises, roides, sur des bancs ; elles sont endimanchées, ayant mis sur elles ce qu’elles avaient de mieux. Le fond de la voiture est bourré de leurs matelas, de leurs hardes, de leur linge et de celui des quelques impotentes que charrient les pousse-pousse. – D’où venez-vous Mesdames ? C’est Madame Boutroy (de Méchambre), âgée de quatre-vingt-deux ans, qui me répond : - De Renansart, dans le canton de Ribemont. – Où allez-vous ? – Nous savons d’où nous venons, nous savons où nous sommes et c’est tout. – Quand êtes-vous parties ? – Ce matin. – Et le reste du village ? On l’évacue demain. Voilà !

Elles attendent là une heure ou deux. Puis, on les entasse dans de petites autos et en route ! Seulement, on oublie leurs bagages.

L’oseille de M. Constant Boudart. – M. Constant Boudart, l’un des citoyens notables du Cateau, possède un joli jardin potager et fruitier à la périphérie de la ville. Un capitaine allemand, qui loge tout contre, en a réclamé la jouissance de la kommandantur qui l’a accordée, en réservant toutefois le droit pour le propriétaire et en lui imposant l’obligation de le faire entretenir et d’y venir en compensation ce qu’il faut pour sa table. M. Boudart donc, ayant assez grand monde chez lui, car il a hospitalisé une famille amie de Saint-Quentin, faisait la récolte des groseilles à maquereaux pour une tarte et de l’oseille pour un plat de légumes. L’officier survint. M. Boudart le salua et, « histoire d’en dire deux » : - Vous le voyez, Monsieur, je fais la récolte. – Vous avez raison, dit l’officier, qui disparut. Peu après arriva l’ordonnance qui annonça à M. Boudart que le capitaine défendait qu’il emportât rie du jardin et qu’on lui remettrait chez lui, rue de Landrecies, ce qu’il fallait. En effet, une heure après, l’ordonnance s’amenait, sans groseilles, mais avec de l’oseille, juste de quoi faire un plat pour un…

L’orage. – Il faut garder par écrit le souvenir de l’orage du 6 juin. La pluie mêlée de grêle tombe par trombes. L’inondation est générale intus et extus. Partout, l’on manie l’écope. La Selle, honnête petit ruisseau, grossit et des lacs se forment aux points bas de la ville. On déménage quelques maisons. Les curieux s’y portent pour jouir de l’ennui des convoyeurs allemands, qui ne savent comment passer. De mémoire de Catésien l’on ne se rappelle pas telle avalanche d’eau.

Ce qu’il advint du Cateau en 1918. – Je quittai Le Cateau avant la fin, comme je vais l’expliquer au chapitre suivant. On est peut-être curieux de savoir ce qu’il advint, lors du recul allemand, de la seconde patrie de deux mille Saint-Quentinois dont il en restait bien peu d’ailleurs  lors de l’avance victorieuse de l’armée anglaise. Un fragment d’une lettre que m’écrivit peu de jours après l’événement Mademoiselle Thérèse Ponsin va nous renseigner : 

« Le Cateau a été évacué le 9 octobre 1918 au milieu de la déroute allemande. Le bombardement commença le 9, à midi, et dura quatre semaines jour pour jour (quinze jours de façon ininterrompue et quinze jours avec des arrêts). D’après les rapports officiels de l’armée, il tomba sur la ville pendant ce temps 90 000 obus. Sept cents habitants environ étaient restés en ville (peu de Saint-Quentinois), dont un grand nombre de malades, de vieillards et d’enfants qui ne pouvaient évacuer par leurs propres moyens. Le 11 octobre, des patrouilles anglaises franchirent la Selle, mais la ville ne fut reprise que le 17 au soir, après un bombardement épouvantable et des combats de mitrailleuses et d grenades dans les rues. Le 18 au matin, nous vîmes la première patrouille anglaise. Dans la nuit du 18 au 19, les Allemands nous envoyèrent des obus à gaz qui firent une centaine de victimes dans la population civile. En tout, il y eut près de deux cents victimes. Je me rappelle une famille saint-quentinoise, qui se composait de la mère, du père, du grand-père et de trois jeunes filles (dont une idiote et monstrueuse.) Le père fut tué dans une cave de la rue Jules-Hallette et la mère blessée à mort dans l’usine Picard, où elle s’était réfugiée après la mort de son mari. Le grand-père avait été blessé légèrement. La fille idiote mourut après notre délivrance dans un hôpital des environs.  J’ai vu mourir aussi une jeune femme de Saint-Quentin qui tomba d’épuisement dans une petite cave intérieure de l’usine Picard. J’entendrai toujours les cris de ses enfants… Le bombardement redoubla d’intensité après le départ des Allemands, qui nous envoyèrent plusieurs fois de l’ypérite et tapèrent sur la « Cathédrale » pendant des heures et des heures. Ils l’avaient minée, ainsi que l’hôtel de ville, mais nous pûmes à temps prévnir les Anglais qui enlevèrent la cordite. »

 

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