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Sous la Botte (131)

CE QUI SE PASSE AILLEURS. – III. CHATEAU-REGNAULT.

J’ai dit que nous étions au Cateau, les moins malheureux peut-être des évacués. Quelques rares communications que je reçus alors ne sont pas pour infirmer cette opinion.

Voici par exemple, le fragment d’une lettre de Château-Regnault, dans les Ardennes :

Nous sommes venues, ma mère et moi, échouer dans une petite ville bâtie sur les bords de la Meuse et encaissée dans des montagnes qui dépassent à certains endroits cinq cents mètres d’altitude. C’est pittoresque, mais un horizon aussi borné, aussi peu varié, ne nous convient point. Il semble qu’on ne puisse respirer librement. Et puis, c’est un pays pauvre. On n’y trouve rien en fait de légumes, pas même un chou-navet. En un mot, nous sommes réduites à mourir de faim si nous restons encore un mois ici. Je crois aussi que le pays déteint sur le caractère des gens : ils sont durs, même les femmes, qui ont plutôt le type mâle. Et peu sympathiques. Les évacués ne se feront guère d’amis. Ils se plaignent que nous mangions leur ravitaillement et que nous fassions renchérir les vivres. Ils ont des pommes de terre plein leurs caves, mais leur égoïsme est le plus fort. Quant à l’hospitalité, ils la donnent malgré eux. Depuis notre arrivée, six évacués ont été mis à la porte.

Maintenant, on fait travailler tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants, tout le monde de 14 à 60 ans. J’en suis exemptée jusqu’ici comme étudiante, mais il se peut que, par la suite, je sois forcée au travail comme les autres. Voici ce qu’on est obligé de faire : d’abord se lever à 4 heures du matin (heure française) pour aller à l’appel, à Monthermé, qui est à 3 kilomètres d’ici. L’appel fait, on grimpe dans la montagne pour aller couper, puis descendre du bois à l’aide de cordages. Si l’on ne travaille pas assez, les gens du pays vous insultent en disant qu’ils ne vous ont pas reçus pour ne rien faire. C’est une vie intenable. Si jamais il me faut rester ici plus d’un mois, je me jetterai à la Meuse, c’est certain… Ne vous plaignez pas, vous êtes encore des heureux.

                                                                                                                       LOUISE.

Je suis obligé, on le comprendra, d’interrompre ici ces communications, pour intéressantes qu’elles soient. Le sujet est trop vaste et déborde le cadre de l’ouvrage. Il résulte en tout cas de ce qu’on vient de lire que les Saint-Quentinois ingénieux, sauf rarissimes exceptions, surent « y faire » partout et toujours.

Ceci constaté, revenons au Cateau.

LES RÉFRACTAIRES.

Il arrive assez souvent au Bureau de Saint-Quentin des réfractaires que l’on restaure, rhabille et à qui l’on fournit toutes les indications utiles pour continuer leur route, car ils sont généralement en quête de leur famille.

Voici par exemple, Paul Julien, un briquetier qui, avec deux camarades, a brûlé la politesse aux Allemands. Ceux-ci les faisaient travailler trop près des obus à leur gré. Au début de mai, il en tombait des éclats entre Homblières et Harly. Alors qu’il était à Thenelles, leur colonne reçut d’un coup cent vingt Saint-Quentinois, parmi lesquels une douzaine de sergents de ville. Ils n’étaient pas trop mal maltraités, sauf que leur camarade Brasseville reçut une dégelée de coups de bâton pour avoir adressé la parole à un civil. Julien nous dit que, par contre, les gendarmes allemands ne badinent pas et envoient sur le front les traînards, « même marchand sur les genoux. » Bref, il compte échapper aux griffes allemandes et il nous explique quelques-unes des ruses de Sioux sur le sentier de la guerre qu’il prend pour les éviter.

Quelques jours après, ce sont encore des échappés de la colonne dite de Lorival où ont été versés les malheureux agents de police de Saint-Quentin. (Voir janvier 917 : De la police.) La surveillance, très stricte au début, se relâche. Le personnel manque. Nos gaillards s’étaient donc échappés, mais ayant soif, ils allèrent donner dans une ferme où était établie la kommandantur ! On les enferma dans l’écurie. Ils passèrent par le trou à purin et les voilà suffisamment propres, mais affamés. On y pourvoit et nous les dirigeons, par des chemins détournés, sur Maubeuge où est la municipalité de Saint-Quentin et où nous croyons qu’il leur sera possible de connaître le lieu d’exil de leurs familles.

Nous nous occupons aussi des équipes de travailleurs civils, extrêmement nombreuses et affreusement malheureuses. Nous ne pouvons les joindre toutes et faisons bien peu de chose en faveur de celles que nous touchons. – Au chemin de fer, c’est très dur, vient nous dire un ouvrier tailleur en permission de maladie et que le maniement de l’aiguille n’a pas entraîné à celui des rails d’acier de vingt mètres. Et c’est ce que les Allemands appellent du « travail léger ! »Nous sommes menés par des civils, de vrais sauvages. Les équipes de l’armée sont moins malheureuse. – Touchez-vous quelque chose ? – J’ai reçu 12 francs 50 depuis le 12 mars (nous sommes le 16 mai)… Bref, imaginez un troupeau de moutons étiques avec des chiens féroces. On préférerait être conduit à l’abattoir une bonne fois !

LES CLARISSES.

Spectacle de guerre inattendu : des Clarisses par les routes ! Depuis le treizième siècle, leur règle n’a guère varié et la clôture en est un des quatre articles essentiels. Et quelle clôture ! – Chez les Carmélites, il entre encore un rayon de soleil, me disait la sœur Marie-Angélique, des Augustines, mais chez les Clarisses c’est le noir du tombeau.

L’établissement des Clarisses à Péronne remontait au quinzième siècle. Evacuées et débarquées au Cateau, elles se réfugièrent d’abord à la Feuillée, ferme-château bâtie au milieu des prés glacés de la Selle… L’hiver leur fut là rigoureux, mais au printemps les Allemands les expulsèrent, car le lieu leur devint plaisant et ils les exilèrent à la Vieille-Sucrerie, sur la route de Solesmes. L’usine même est ruinée, mais la maison du gérant subsiste et les braves gens qui l’habitaient se serrèrent pour faire la place aussi grande que possible à ces hôtes qui leur venaient de si loin du monde. Les repas se prirent en commun, mais il fallut renoncer au maigre perpétuel sous peine de mourir de faim. Du salon on fit une étroite chapelle. J’y assiste à la messe dite par l’aumônier qui a suivi la communauté, mais l’âme du chrétien banal que je suis n’est pas faite pour cette atmosphère de supplications innocentes, de pénitence sans péché, de prières désespérées. Les Clarisses sont prosternées le long des murs et comme semblant vouloir y entrer. Pour communier, elles se dirigent vers l’hostie en glissant sur les genoux avec une ferveur exaltée. Et maintenant ce sont les psaumes de la pénitence, récités les bras en croix et dont les voix aigües et les voix graves se renvoient les versets dans un latin admirablement articulé. L’air est irrespirable, les cierges éteints ajoutent à sa lourdeur l’odeur fade de la cire et de la suie. Je sors et aspire à pleins poumons sur la grand route l’air crispé du matin….. Quant au silence, ce mutisme absolu depuis vêpres jusqu’à tierces (il est vrai que ce n’en est plus l’heure), il se dissipe en paroles gaies, car qu’y a-t-il de plus gai qu’une nonne ? L’une de ces Clarisses – très belle – est Bavaroise et a été institutrice dans la famille du compositeur Massenet ; une autre, Italienne aux yeux de braise, fut artiste dramatique à Paris et gémit de ce que la règle de la primitive observance – celle de 1224 – ne soit pas suivie à la lettre, même dans les circonstances où l’on est : il n’est pas d’austérité qui la fasse reculer. La mère  supérieure, elle, est une paysanne du Vermandois et elle a été demoiselle de magasin pendant huit ans chez un commerçant de la Place de Saint-Quentin…

Le patriotisme survole-t-il cette abolition de tout ce qu’il y a de terrestre en l’être humain ? Mentalement, je me pose la question en percevant le trot d’un cheval qui passe sur la route, portant quelque reître, et la réponse m’est donnée aussitôt en quelques mots comme jetés malgré elle par la supérieure. Il faut que ce patriotisme soit, chez les Français, un sentiment bien fort et bien profond, puisqu’il subsiste dans le cœur d’une clarisse !

Nous revenons sous le soleil ; des prairies d’émeraude où fleurissent des pommiers bordent la route ; passent de grands camions broyant le pavé et charriant des soldats gris aux physionomies tristes et bestiales. Devant nous marche en cadence une jeune fille dans tout l’épanouissement de sa force de femme bien équilibrée, apte à toutes les œuvres de dévouement, de grâce ou d’intérieur, et je me dis que, suivant une parole divine, c’est l’autre, la Clarisse, qui doit avoir choisi la meilleure part. Cela m’étonne un peu…

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