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Sous la Botte (130)

CE QUI SE PASSE AILLEURS. – II. ESSAI SUR L’ÉVACUATION EN Belgique, PAR CH. GUIARD-LATOUR.

Me Guiard-Latour a bien voulu, sur notre demande, rédiger ses impressions d’évacué en Belgique, dans la région de Charleroi. Les voici :

Aux derniers jours de l’évacuation de Saint-Quentin, le bruit se rependit que désormais les trains d’évacués seraient dirigés sur la Belgique ; nous savions, soit par les allées et venues des ordonnances des officiers allemands qui assuraient le ravitaillement de ces Messieurs de l’étape, soit par les récits des quelques rares personnes qui avaient été exceptionnellement autorisées à faire le voyage de Belgique, aller et retour, que le régime d’occupation allemande dans ce dernier pays était infiniment préférable à celui que nous subissons depuis plus de deux ans et demi, de sorte qu’au milieu du désarroi et de l’énervement au milieu des quels nous vivions, ce départ, même forcé, pour la Belgique était pour nous toute une raison d’espérer en des jours meilleurs ; d’ailleurs, nous avions hâte d’échapper à l’angoisse et à l’incertitude du sort qui nous attendait depuis le commencement de l’évacuation totale, c’est-à-dire depuis le 2 mars.

Je crois bien que le premier de nous tous qui ait connu le lieu de notre future résidence fût ce bon M. Béguin ; je le vois encore arriver à la maison et me dire d’un air mystérieux : « Nous partons le 17 mars, à 5 heures du matin ; nous allons en Belgique, à Gilly », et sur ce, de me sortir toutes les références qu’il avait puisées dans le Bottin su Gilly, l’une des agglomérations du bassin de Charleroi dont beaucoup d’entre nous entendaient prononcer le nom pour la première fois.

Ce que fut le départ à l’aube de ce 17 mars, je ne vous le décrirai pas ; vous avez vécu ces heures, vous les avez racontées. Qu’il suffise de dire que nous fûmes comme nos autres concitoyens embarqués en surnombre dans un wagon à bestiaux malodorant et meublé pour tout siège de deux bancs et d’une….. brouette que l’un de nous avait utilisée au dernier moment pour amener ses bagages et hissée à tout hasard dans notre « prison ». Prison, en effet, car, de crainte sans doute que nous ne cherchions à nous échapper, la prévoyante kommandantur nous avait adjoint comme « ange gardien » un spécimen de son armée territoriale, botté, casqué et armé, mais peu représentatif.

Le train se mit en marche à une allure assez raisonnable et déjà nous supputions l’heure de notre arrivée probable lorsqu’un premier arrêt nous immobilisa pendant plus de deux heures à Croix-Fonsomme, petite halte du chemin de fer du Nord en temps de paix, mais promue, du fait de la guerre, au rang de gare d’embranchement d’abord, puis ensuite de gare terminus des lignes de chemin de fer allemandes. J’eus tout le temps de recevoir au passage les souhaits de bon voyage des habitants de mon village natal qui se pressaient nombreux, chaque jour, autour de ces trains d’évacués et qui étaient avides d’avoir « des nouvelles ». Comme si nous pouvions leur en donner !

Le ciel était radieux et, très facilement, nous distinguions les avions français et anglais qui survolaient la région. Nous nous étonnions même de les voir rester inactifs. Nous avons su, par la suite, que tous les trains d’évacués stationnaient à Croix-Fonsomme le temps matériel nécessaire pour attendre le train suivant. Motif : « couvrir » de notre présence et contre l’action des avions les trains de munitions qui étaient constamment garés à Fonsomme.

Notre voyage se poursuivit, entrecoupé de haltes nombreuses motivées, pensions-nous, par la nécessité de laisser passer les trains militaires allemands. Enfermés dans notre prison roulante, nous ne pouvions rien voir du paysage, et ce n’était pas notre « ange gardien » qui pouvait nous renseigner, car, à toutes nos demandes formulées soit en français, soit en allemand, il haussait les épaules d’un air morne et résigné, ou bien articulait péniblement le seul nom de ville française qu’il paraissait connaître : « Maubeuge ». Toutefois, à un moment donné, le train s’arrêta en rase campagne, la porte du wagon fut brutalement ouverte du dehors par un sous-officier allemand qui, d’une voix rauque, criait : « Descendre ! Monsieur ! Madame ! » Et, comme nous nous regardions sans bouger et surtout sans comprendre le motif de cette injonction, il jeta d’un air féroce : « Pipi ! » Cette fois, nous avions compris et ce fut un éclat de rire général. Décidément, tout était minutieusement réglé !

À 5 heures du matin, nous arrivions à destination (Gilly), mais cette heure matinale n’étant pas propice à notre débarquement, nous dûmes attendre près de trois heures, sur une voie de garage, l’arrivée des autorités allemandes chargées de présider à notre débarquement. Songez que nous étions un peu plus de huit cents évacués, hommes, femmes, enfants, chargés de bagages de toute nature ; l’un de nous, notable industriel qui avait réuni tous les riflards, cannes et ombrelles de deux ou trois familles fut pris pour un marchand de parapluies par une jeune fille belge qui nous regardait défiler. Le cortège s’organisa tant bien que mal et, encadrés par la troupe allemande, sous les yeux d’une population attristée, mais qui n’osait témoigner de ses bons sentiments à notre égard, nous nous acheminâmes lentement vers les différents cantonnements qui nous avaient été réservés par les autorités belges du Comité de secours, présidé et fondé par M. Albert Gillieaux.

J’ai su depuis que les Allemands, quelques jours auparavant, avaient invité la population belge de Gilly à mettre à leur disposition des logements vacants pour des évacués français dont ils annonçaient l’arrivée, mais que, devant l’insuccès de leur tentative, motivé par la méfiance, ils avaient renoncé à leur dessein d’assumer cette tâche pour en confier la bonne exécution au Comité de secours. Celui-ci s’en tira à merveille, grâce à l’empressement et au bon cœur de la population gillicienne ; en effet, à peine arrivés au cantonnement, on nous servit un bol de soupe bouillante qui fut accueilli avec l’empressement qu’on peut deviner par des voyageurs harassés et engourdis par le froid ; puis le bureau s’employa de la meilleur volonté du monde à répartir et à conduire, sous l’escorte d’inlassables commissaires, les évacués vers les demeures accueillantes des Belges qui s’étaient fait inscrire pour les hospitaliser. C’était à qui aurait « son Français. » J’ai même admiré plus tard avec quel tact cette répartition s’était faite et avec quelle maîtrise avait pu s’opérer le cantonnement de huit cents personnes de toutes les classes sociales au sein d’une population elle-même très diverse, et comme je m’en étonnais devant l’aimable président du Comité de secours : - C’est affaire d’habitude et de coup d’œil, me répondit-il ; ainsi, c’est à table et à la manière de manger de chacun que nous avons déjà pu faire notre classement sans que personne de vous puisse s’en douter…

Par la suite, les autorités allemandes continuèrent à déverser sur la Belgique, et notamment sur les provinces du Hainaut, du Brabant, de Namur et de Liége, les populations françaises qu’elles évacuaient du front au fur et à mesure des nécessités militaires ou de leur fantaisie ; la population belge, déjà très dense par elle-même, s’accrut ainsi de plusieurs centaines de mille âmes, de pauvres gens à peu près dénués de tout et qui restèrent à la charge entière des autorités belges, les Allemands se contentant d’un droit de contrôle qui excluait, selon leurs principes, toute participation à cette nouvelle charge.

Or, si le problème du logement fut à peu près résolu partout par voie d’offres volontaires de la population belge, il restait à pourvoir d’extrême urgence au ravitaillement des évacués. Ce fut la tâche du Comité national de secours, organisme créé de toutes pièces en Belgique lorsque, à la suite de l’invasion allemande et au fur et à mesure que l’occupation ennemie se prolongeait et s’intensifiait sous toutes ses formes, il devint nécessaire de pourvoir aux besoins de la population autochtone sans travail et, partant, sans ressources.

Le Comité national, dont la direction suprême était à Bruxelles, étendait ses ramifications jusque dans les plus petits villages par l’intermédiaire de ses Comités provinciaux, régionaux et locaux. L’organisme existait donc, mais il fallait l’adapter aux besoins nouveaux de cette population française que les autorités allemandes débarquaient à jet continu et la plupart du temps sans préavis ; d’autre part, les besoins d’assistance n’étaient pas les mêmes pour les évacués que pour les indigènes, ceux-ci pouvaient, notamment, tirer du sol des ressources qui faisaient complètement défaut à ceux-là ; d’où la nécessité d’un ravitaillement différent.

Il fut pourvu à ces difficultés de la manière la plus heureuse par la création, au sein de ces Comités de secours qui fonctionnaient dans chaque village belge, d’un sous-comité dit Comité français, composé en majeure partie d’évacués français désignés par le Comité de secours et qui, sous l’autorité du président de ce Comité, eut pour attribution de distribuer à ses concitoyens les secours de toute espèce qui lui étaient alloués par le Comité franco-américain et notamment le ravitaillement.

Les évacués français étaient, en outre, représentés au sein des comités régionaux et provinciaux par les plus notables d’entre eux.

Et enfin, à Bruxelles, sous la haute direction de MM. Van Brée et Le Blan, il existait un bureau qui centralisait toutes les questions intéressant les évacués et à la tête duquel se trouvait M. Jacques, fonctionnaire détaché du ministère des colonies et à qui incombait une tâche écrasante et délicate, car il avait à répondre aux multiples demandes, sollicitations et réclamations de nos concitoyens. Pour l’avoir vu à l’œuvre pendant plusieurs mois, je tiens à lui donner ici un hommage public d’estime et de reconnaissance pour les immenses services rendus à la cause des évacués français. C’est, en effet, pour s’assurer du mérite et du bien-fondé des demandes de nos concitoyens que fut créé le poste auquel appartinrent avant moi M. Philippe Bertaux et après moi M. Maurice Bicking, sous le titre quelque peu ronflant d’inspecteur du Service des évacués français. La fonction consistait à instruire d’abord, en se rendant sur place, toutes les plaintes qui paraissaient fondées et à en faire un rapport écrit à MM. Van Brée et Le Blan, puis à assurer la liaison avec le bureau allemand des évacués français qui fonctionnait à la kommandantur sous la direction du sous-officier Kargès, liaison rendue nécessaire pour l’organisation des trains de rapatriement qui se succédèrent à de plus ou moins longs intervalles de septembre 1917 à juillet 1918.

Ces trains de rapatriement étaient l’objectif vers lequel convergeaient les espérances et les désirs de tous les évacués. Il y avait, pour ainsi dire, deux catégories d’évacués : ceux qui, par nécessités militaires ou autres, avaient été arrachés de leurs foyers et transplantés soit dans le nord de la France, soit en Belgique, et ceux qui, en France occupée, avaient obtenu des autorités allemandes, à cause de leur âge, de leur sexe ou de leurs infirmités, l’autorisation du rapatriement ; jusqu’en mars 1917, ces derniers ne faisaient que traverser une partie de la Belgique, sans arrêt, pour gagner Evian par l’Alsace, l’Allemagne, la Suisse, mais à partir de cette date et quelles que fussent les promesses qui leur avaient été faites au moment de leur départ, ils furent tous astreints à séjourner plus ou moins longtemps en Belgique, heureux encore si, parmi eux, les hommes qui paraissaient valides n’étaient pas privés du bonheur de reprendre leur voyage et brutalement séparés, au gré de quelque médicastre ou sous-verge allemand, de leurs compagnons de route !

Les trains de rapatriement étaient formés par les autorités allemandes aux époques indiquées par le grand État-Major et selon les nécessités d’ordre militaire; ils étaient annoncés assez longtemps à d’avance, plusieurs semaines souvent, mais les dates de depart n’étaient connnues que quelques jours auparavant.

Voici comment fonctionnait le mécanisme de ces trains : tout d’abord un Avis de la kommandantur faisait connaître que les évacués français désireux d’être admis, enfants et femmes de tous âges, homes âgés de plus de 50 ans ou maladies, eussent à s’inscrire au bureau des évacués français qui transmettrait leurs noms à la kommandantur. Inutile de dire que tous les homes, même ceux qui n’avaient pas l’âge de 50 ans requis, se faisaient inscrire. Jusque là, rien de plus facile, et à partir de cette inscription, la population française vivait des jours fiévreux et passait par les plus grandes espérances et les plus grands abattements ; c’est qu’il fallait franchir le cap dangereux de la visite médicale à laquelle tout le monde devait se soumettre et qui était d’autant plus minutieuse que le patient était un homme ; dire les manœuvres et stratagèmes qui furent employés pour déjouer la perspicacité des majors allemands dépasserait de beaucoup le cadre de cette étude ; en réalité, la science médicale allemande ne se laissa guère abuser et, si il y eut des exemptions heureuses pour nos concitoyens, comme à Enghien, par exemple (province du Hainaut), il faut plutôt en attribuer le résultat à la mansuétude d’un major qu’à son défaut de connaissances professionnelles. 

Au sortir de cette visite, les uns étaient rayonnants, les autres accablés, mais non désespérés, car les listes de départ étaient tenues par des sous-officiers allemands de la kommandantur et certains d’entre eux n’étaient pas insensibles, surtout au fur et à mesure que la guerre s’allongeait, à de certaines sollicitations rémunérées, soit en espèces, soit même en denrées. Ainsi, un de mes bons amis obtint son exeat, bien que fort valide et rayé du départ par le major, par l’octroi, au moment opportun, d’une motte de beurre au sous-officier chargé de l’organisation du train de départ !

C’est qu’en effet, une fois les listes de départ établies à la suite de la visite médicale, le soin de l’organisation des trains était laissé à la kommandantur, dont le chef s’en rapportait, bien entendu, à ses sous-ordres, mais les instructions étaient les mêmes pour toute la Belgique : autorisation d’emporter 25 ou 30 kilos de bagages par personne, cinquante francs en argent français et des Bons de villes françaises à volonté ; interdiction d’emporter or, argent, bijoux, papiers de quelque nature que ce soit, plumes ou crayons. Pour assurer l’exécution de ces instructions, deux visites avaient lieu avant le départ : visite des gros bagages amenés à la gare un ou deux jours à l’avance, visite minutieuse des bagages à main et des partants au moment même de l’embarquement. Là se manifesta encore la prévoyance du Comité français de secours qui, en plus du ravitaillement ordinaire alloué aux « rentrants », leur octroyait un secours supplémentaire sous la forme très appréciée de chocolat et de biscuits.

L’heure du départ était l’occasion de scènes d’adieux d’autant plus émouvantes que les manifestations en étaient, en présence des Allemands, plus contenues ; j’ai assisté à bien des départs et je ne m’en suis jamais tiré sans larmes, mais aucun ne m’a laissé de souvenir plus angoissant que celui qui eut lieu à Bruxelles le 14 juillet 1918.

À Bruxelles, il ne devait pas y avoir, en principe, d’évacués français, seuls furent admis à y séjourner quelques notables dont l’âge et l’état de santé militaient en faveur de cette exception, ainsi que ceux qui y étaient réclamés par des parents ou des amis en mesure de subvenir à leur logement ; mais il n’en existait pas moins une colonie française assez nombreuse qui y était fixée avant la guerre et qui, du fait de la brutale invasion de la Belgique, se trouvait séparée de la France, sans communication avec leurs familles et dont les ressources s’étaient peu à peu épuisées. À ces Français, les autorités allemandes offraient le rapatriement aux mêmes conditions d’âge et de santé qu’aux évacués proprement dits. Mais les personnes de nationalité belge ne pouvaient pas profiter de cette mesure, et cependant combien d’entre eux dont les pères, les fils ou les frères bataillaient en France depuis août 1914 et aspiraient au bonheur de se retrouver réunis !

J’ai dit plus haut que le service des évacués français du côté allemand était dirigé par un sous-officier du nom de Kargès. Ce Kargès qui, dans le civil, était directeur d’un gymnasium, était la terreur des candidats aux trains de rapatriement. Sans éducation, brutal et grossier, il terrorisait d’autant plus ceux qui étaient obligés d’avoir recours à lui qu’il était tout-puissant et passait pour être fort bien en cours en haut lieu ; à la vérité, ses trains étaient méticuleusement organisés et l’on n’y était admis qu’à bon escient et sur son visa personnel.

Donc, en juillet 1918, après un intervalle de plusieurs mois, les Allemands se décidèrent à faire partir de Bruxelles deux trains de rapatriement ; les heureux partants, après les nombreuse formalités usitées en pareil cas et qui étaient encore renforcées par Kargès, ; furent convoqués pour le 13 juillet, à 5 heures du soir, à la petite gare de Schaerestbeck, dépendant de la banlieue bruxelloise  c’est là que devaient avoir lieu les dernières formalités. Un important service d’ordre était sur pied, soit en uniforme, soit en civil ; je m’étonnais tout d’abord de n’y pas voir Kargès, mais sachant que le train ne devait partir que le lendemain matin, à l’aube, je n’y attachai pas autrement d’importance, supposant que Kargès se réservait de ne paraître que quelques heures avant le coup de sifflet.

Les voyageurs, après avoir satisfait au contrôle de leurs fiches d’admission, à l’examen de leurs bagages et aux fouilles corporelles quelquefois fort minutieuses et….. indiscrètes, étaient dirigés sur le quai du départ où ils campaient, à terre, au milieu de leurs colis ; il y avait là, notamment, tout un couvent de religieuses françaises vêtues de blanc qui s’étaient groupées autour de leur supérieure et dont les robes faisaient un pittoresque et calmant effet au milieu du va-et-vient des voyageurs ou des séïdes qui circulaient, fort affairés, me semblait-il.

Bientôt, d’ailleurs, je fus fixé sur les raisons de ces allées et venues ; le bruit circulait et fut presque aussitôt confirmé que la police secrète allemande avait pris en mains l’organisation du départ du train, que Kargès était arrêté (d’aucuns disaient même qu’on l’avait vu, emmené sous l’escorte de deux policiers, pâle, défait, etc.), que le train n’aurait pas lieu, etc. etc. De fait, toute la nuit, il y eut appels, contre-appels, interrogatoires et contre-visites médicales. Chacun était sur le qui-vive et l’angoisse d’autant plus grande que l’on ne revoyait jamais ceux ou celles que la police secrète avait réclamés. Enfin, à 3 heures du matin, le train s’arrêta en face du quai du départ et ce fut une ruée vers les wagons et un immense soupir de soulagement quand ils s’ébranlèrent, mais tant que dura le voyage de retour, c’est-à-dire pendant les quarante-huit heures que mit le train à gagner la frontière suisse, les voyageurs dont le dossier de départ était truqué purent craindre d’être arrêtés soit en cours de route, soit à l’ultime visite qui avait lieu à la frontière allemande où, malgré les contrôles supplémentaires, ils se trouvaient encore nombreux ! J’ai su depuis que, sur 150 voyageurs qui partaient en fraude, la moitié environ avait pu passer à travers les mailles policières ; c’était pour la plus grande partie des Belges qui gagnaient la France ; il y avait bien aussi quelques Français à qui la visite médicale avait été singulièrement facilitée par Kargès.

Quant à Kargès, pris en flagrant délit et convaincu du crime de haute trahison, il fut fusillé par ses compatriotes, ce même matin du 14 juillet 1918 où les armées allemandes commençaient leur dernière offensive, qui fut le prélude de leur débâcle ; c’était d’ailleurs, un bon moyen pour l’empêcher de parler et d’arrêter une instruction qui aurait pu compromettre bien des personnalités allemandes, notamment dans le monde médical.

Il existait également à Bruxelles un service fort important qui était chargé de l’échange et de la centralisation des Bons de monnaie en provenance du Nord de la France. En effet, les évacués débarqués en Belgique n’avaient guère en leur possession que du papier-monnaie émis par les municipalités, au fur et à mesure que la guerre se prolongeant, les nécessités de la population envahie et les rigueurs des réquisitions allemandes en avaient exigé le tirage. Ce papier-monnaie n’avait pas cours en Belgique et, pour éviter des abus scandaleux et un taux de change usuraire qui n’auraient pas manqué d  s’institue de la part de certains profiteurs de la guerre, il fut décidé que chaque évacué aurait droit à un échange au pair de cinquante francs par quinzaine de ces bons de monnaie contre des marks, puisque c’était la seule monnaie officiel reconnue par les Allemands. Ce service, qui était également chargé du financement des allocations de secours en numéraire aux évacués nécessiteux, fonctionna jusqu’à l’armistice ; ses opérations roulèrent sur un nombre respectable de centaines de millions. Il était présidé par M. Paul Trocmé, actuellement président honoraire de la Chambre de commerce de Saint-Quentin, qui consentit à mettre au service de ses compatriotes sa haute intelligence et sa probité proverbiale.

Il y aurait bien à parler aussi de l’œuvre des « Cantines de Gilly, » dont le but très louable était de remédier, dans la mesure du possible, à la pénurie des moyens de subsistance qui affectait les évacués et principalement les « isolés » qui n’avaient ni la possibilité, ni les aptitudes d’accommoder les vivres qui leur étaient répartis par le Comité national. Sur l’initiative d’un trop nombreux collège d’administrateurs pleins d’idées et de bonne volonté, mais qui avaient vu un peu trop grandet étaient allés un peu trop vite, les Cantines de Gilly allumèrent leurs fourneaux et servirent à leurs premiers adhérents, au courant de juin 1917, et trois fois par semaine, un menu qui se composait à l’origine, d’une tranche de bœuf rôti et d’une copieuse ration de légumes (carottes, pommes de terre, choux navets). Le succès en fut grand tout d’abord et la renommée porta jusqu’aux narines des évacués du Nord de la France, dénués de tout, l’odeur de ces modestes repas, mais que l’éloignement avait promus au titre de « festins. » Mais bientôt il fallut déchanter ; les vivres ainsi acquis par les Cantines de Gilly dans le commerce local, augmentèrent de prix à l’approche de l’hiver1917, les légumes se firent plus rares, la graisse nécessaire à la « cuisine » fit défaut et l’œuvre fut sur le point de disparaître. Heureusement, le Comité national vint à son secours en lui fournissant à prix coûtant des denrées qu’il avait en magasin : graisse, pâtes, farines de pois et de haricots ; c’est sous cette forme beaucoup plus modeste que subsistèrent les fameuses Cantines de Gilly jusqu’à l’armistice, date à laquelle elles distribuaient, trois fois par semaine, plus de huit cents rations de féculents fort appréciés des évacués et pour un prix modique.

Voici, pour terminer, le récit d’une aventure qui m’est personnelle et qui contribuera à dépeindre le caractère des officiers allemands qui, à l’arrière des lignes, encombraient les nombreux bureaux des étapes :

Fin décembre 1917, j’avais été avisé par une lettre émanant du bureau allemand de conservation des objets et valeurs trouvés en pays occupé, installé à Maubeuge et signée par le lieutenant en premier Bonsmann, qu’à la suite du « sauvetage » des coffre-forts installés à la succursale de la Banque de France de Saint-Quentin, un certain nombre de valeurs avaient été trouvées, paraissant m’appartenir et qu’en conséquence j’étais invité à faire connaître, par lettre adressée à ce service, si le fait était exact, le nombre et la consistance de ces valeurs.

Il faut dire tout d’abord que, pendant toute la durée de l’occupation allemande à Saint-Quentin, les caves fortes de la Banque de France étaient restées rigoureusement fermées, grâce aux précautions prises par M. Michel, directeur de la succursale, et au grand mécontentement des autorités allemandes qui n’osèrent cependant pas en fracturer les portes.

L’avis que je venais de recevoir ne me laissait plus aucun doute sur ce qui s’était passé après l’évacuation de la ville et, après avoir pris conseil, je répondis qu’effectivement, un certain nombre de valeurs et bijoux appartenant à des clients de mon étude avaient été mis en coffre à la Banque de France à la veille de l’invasion, mais que je ne pouvais justifier ni de leur consistance, ni de leur valeur, en raison de ce que mes registres étaient restés à Saint-Quentin, dans une cave murée et placée sous la sauvegarde des autorités allemandes. (Affiche de protection.)

Quelques semaines plus tard et au retour d’une tournée d’inspection dans la province de Liège, je trouvai un avis d’avoir à me rendre sans tarder à la kommandantur de Charleroi ; là, je me trouvai en présence d’un sous-officier allemand qui m’enjoignit d’avoir à le suivre le jour même à Maubeuge où son chef, le lieutenant Bonsmann, désirait me voir. Ce désir étant un ordre, je n’avais qu’à m’incliner et je partis l’après-midi même, accompagné, bien entendu, du sous-officier allemand et j'arrivai le soir à Maubeuge.

Mis en présence de Bonsmann, je fus surpris de l’accueil presque trop poli de ce dernier qui, s’excusant sur l’heure tardive de mon arrivée, remit au lendemain matin le soin de m’éclairer sur le but de mon voyage. – Mais, en attendant, dit-il, je vais vous faire conduire chez vos amis. De fait, il me fit accompagner au domicile d’élection forcée de MM. Gibert et Labouret qui ma firent fête, et nous passâmes une bonne partie de la nuit à bavarder et à nous raconter les uns aux autres les incidents qui avaient marqué notre séparation depuis près d’un an ; je leur fis connaître, bien entendu, le motif de mon voyage à Maubeuge, et leur dernière recommandation, au moment où je pris congé d’eux, le lendemain matin, fut : « Méfiez-vous ! »

La recommandation n’était pas superflue, car je me retrouvai, dès 8 heures du matin, en présence du sieur Bonsmann fort aimable et tout différent du personnage que j’avais connu alors qu’il était tout-puissant à la kommandantur de Saint-Quentin. – Vous savez, me dit-il, qu’au risque de notre vie, mes hommes et moi, nous avons réussi à « sauver » les valeurs qui se trouvaient enfermées dans les coffres des banques de Saint-Quentin ; sinon, vos bons amis les Anglais auraient fini de les détruire comme ils ont déjà fait pour le reste, et notamment pour celles qui étaient à la banque Sourmais. Je m’inclinai, sans répondre, le mieux étant évidemment de le laisser dire. – Ces valeurs, continua-t-il, nous les avons amenées ici, à Maubeuge, identifiées et classées ; je vais vous en donner la preuve. En effet et sur son appel , un de ses secrétaires apporta un registre et je pus constater que, sous mon nom, figurait une énonciation fort longue et fort bien établie de tous les titres qui se trouvaient dans les coffres de la Banque de France. – Ces titres, ajouta Bonsmann, nous les avons estimés et nous les tenons à votre disposition, ainsi que nous avons déjà fait pour d’autres propriétaires, car nous ne sommes pas des voleurs ! Et, comme je ne bronchais toujours pas, il se décida à articuler sa proposition. – Mais ce sauvetage (il tenait décidément à faire figure de sauveteur) nous a coûté beaucoup de frais en d’ennuis, cette classification a été fort longue, cette garde entraîne des responsabilités et il est équitable que vous nous remboursiez tout cela. Cette fois, le duel était engagé. – À combien estimez-vous donc tous ces frais ? lui dis-je. – Mais, étant donné l’importance du dépôt, à cinquante mille marks ! Proféra-t-il sans sourciller. – Cinquante mille marks ! lui dis-je,  mais où voulez-vous que je trouve pareille somme ? Vous savez mieux que personne que les évacués n’ont pu emporter aucune somme, valeur ou argent ! – Oh ! Qu’à cela ne tienne et je vais vous faire faire une excellente affaire ! Parmi les valeurs qui sont sous ma garde, il est des titres étrangers, d’États neutres notamment et dont les coupons sont payables d’après le change de ces pays. Autorisez-moi à détacher les coupons de ces valeurs, à les encaisser et je vous ferai bénéficier d’abord de ce change en marks ; même j’accepterai le paiement en Bons de villes françaises et vous profiteriez encore de la bonification de en Bons de ville ; vous voyez quelle belle opération je puis vous faire faire. – Oui, mais je ne puis vous autoriser à détacher les coupons de valeurs qui ne m’appartiennent pas ; ce sont des titres de ma clientèle. – Qu’importe, Monsieur, ce sont des titres au porteur ! Les coffres sont loués en votre nom et je ne connais que vous. – Mais moi, j’aurai des comptes à rendre plus tard, après la guerre, à mes clients, et alors ? – C’est votre gouvernement qui réglera toutes ces questions avec le nôtre ; nous avons les titres et nous les garderons si vous ne consentez pas à accepter ma proposition… Allons ! décidez-vous ! Cette fois et mis au pied du mur, je brûlai mes vaisseaux. – Voyons, lui dis-je, vous êtes Monsieur Bonsmann, banquier de votre profession, et moi, je suis notaire. Pour un instant, mettez-vous à ma place. Que feriez-vous ? Il réfléchit, puis me tendit la main en me disant : - Allons, je vois qu’il n’y a rien à faire avec vous ; je vais vous faire reconduire à Gilly. Adieu ! J’avoue que je poussai un soupir de soulagement en quittant Maubeuge.

                                                                                                               Ch. GUIARD-LATOUR

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

 

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