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Sous la Botte (129)

CE QUI SE PASSE AILLEURS. – I. LETTRE DE M. RENÉ JOURDAIN SUR LA VIE À HAUTMONT-MAUBEUGE.

Je ne puis suivre évidemment mes concitoyens sur toutes les routes de l’exil. Pour combler ce qui eût certainement semblé une lacune à plusieurs bons esprits, j’ai prié, au moment de l’impression de ce livre, quelques personnes qualifiées de vouloir bien rédiger leurs souvenirs. Voici d’abord ceux de M. René Jourdain, dont l’influence avait été si précieuse à l’Hôtel de Ville dans les questions de finances et qui trace avec sa maîtrise coutumière les grandes lignes du tableau de l’évacuation  à Hautmont et à Maubeuge, où se trouvait ce qui avait été la municipalité de Saint-Quentin.

CHER MONSIEUR ET AMI.

Pour compléter vos si intéressants et si vivants souvenirs de l’occupation allemande à Saint-Quentin, vous désireriez pouvoir, m’avez-vous dit, suivre nos malheureux compatriotes, après l’évacuation et jusqu’au moment de leur rentrée dans notre vieille cité ; ou, tout au moins, pour ceux que les circonstances ont rendus libres avant la fin de la guerre, dire leur existence jusqu’à l’heureux moment de leur retour dans notre chère France non occupée. Mais là commence pour vous la série des difficultés ; car, dispersés au gré de nos maîtres sur toutes les routes de l’exil, les uns aux confins des frontières de France, les autres sur le sol de l’hospitalière Belgique, aucun moyen de communication entre nous ne nous était laissé. Renfermés étroitement dans la localité qui nous avait été imposée comme séjour, nous n’en pouvions sortir et les cloisons séparatives étaient à ce point étanches que, vous vous souvenez, il ne nous a jamais été possible d’obtenir que, résidant au Cateau, vous puissiez venir, à quelques kilomètres de là, prendre votre part des travaux de la Commission des Bons régionaux qui continuait à Maubeuge son ingrate besogne à la demande instante des maires groupés autour d’elle.

Vous n’aviez donc d’autre ressource,  pour arriver au but que vous vous proposiez d’atteindre, que de demander à un certain nombre de vos amis de vous faire connaître, chacun pour le coin de terre sur lequel il était venu échouer, quelle avait été la vie des évacués.

Je viens, pour ma part, répondre à votre demande le plus simplement et le plus brièvement qu’i me sera possible de le faire.

C’est le 13 mars 1917 que nous avons été évacués sur Hautmont (Nord). Le trajet de cinquante kilomètres environ commencé à quatre heures de l’après-midi a pris fin, le lendemain, à quatre heures du matin. La ville ou plutôt le grand village de Hautmont, pays d’ailleurs de florissantes industries, comptait en 1914, mille habitants dont bon nombre avaient fui devant l’évasion – heureusement pour nous, puisque cela nous a permis d’y trouver un gîte. Hautmont a reçu quatre mille évacués environ, venus de 13 communes dont 42 appartenant au département de l’Aisne. Sur ces 4 000 évacués, mille à peu près étaient des Saint-Quentinois.

Il s’est rencontré à Hautmont un de ces hommes fonctionnaires consciencieux et dévoués vivant sans bruit dans leur modeste emploi, dont la guerre a heureusement révélé toutes les qualités organisatrices, le sang-froid et le dévouement. Nous en avons certes connu à Saint-Quentin, leur nom reste inscrit dans notre mémoire. Celui de Hautmont s’appelle M. Poulet, receveur de la ville et des établissements charitables. C’est grâce à lui que tous ces évacués ont pu être reçus à leur arrivée, logés, puis mieux nourris que dans la plupart des autres localités. M. Poulet avait eu, en effet, cette rare audace, couronnée de succès, d’employer les sommes considérables laissées entre ses mains par le service du Génie à son départ de la place de Maubeuge, à l’achat de grandes quantités de farine et à la constitution d’un magasin municipal d’alimentation abondamment pourvu. Il avait ainsi atteint ce double but de faire échapper aux griffes allemandes les sommes laissées à sa garde et dont une grosse partie était en or, et de pouvoir, pendant toute la durée de l’occupation, ajouter un large contingent à ce que le ravitaillement américain allait fournir aux habitants de Hautmont et aux réfugiés. Et je me hâte d’ajouter que pendant toute la durée de l’occupation les évacués à Hautmont ont toujours été traités par M. Poulet, au point de vue des distributions au magasin municipal, sur le pied d’une entière égalité avec les habitants du pays. Bien plus, sans que l’autorité allemande puisse jamais le prendre en défaut. Il a toujours su trouver, en dehors des rations officiellement déclarées, de quoi nourrir les nombreux échappés des colonnes qui traversaient Hautmont ou venaient y rejoindre leurs familles, risquant ainsi sa vie à chaque instant. Après la guerre, M. Poulet a pu apurer tous ses comptes, recevoir, il est vrai, les félicitations de ses chefs, mais sans aucune distinction honorifique à l’appui ; il a manié plus de vingt millions sans recevoir la moindre gratification en sus de son modeste traitement et il a repris le cours de ses fonctions sans que sa philosophie ait été un seul instant troublée par tant d’ingratitude. Qu’il sache au moins combien nous lui sommes tous profondément reconnaissants !

J’ai dit que ces distributions de Hautmont étaient faites en surplus de celles du ravitaillement américain. Mais les évacués à Hautmont ont eu aussi cette bonne fortune que le siège du ravitaillement ait été transporté là, de Saint-Quentin. M. Blondet avait, en effet, ramené à Hautmont, sans encombre, avec un sang-froid et une adresse incomparables, les quelques millions de marchandises qu’il avait emmagasinés à Saint-Quentin grâce, bien entendu, au concours des délégués américains. Il faut dire aussi, pour être juste, que l’officier allemand chargé de la surveillance du ravitaillement, capitaine Neuerburg, a second é M. Blondet de son mieux et a montré vis-à-vis des évacués un désir de bien faire dont on doit d’autant plus lui savoir gré que les gens de son espèce ont été rares dans les armées d’occupation. C’est surtout pendant la période qui s’étend de l’évacuation à la paix que M. Blondet a pu donner toute sa mesure et qu’il s’est montré aussi habile organisateur qu’homme dévoué à ses concitoyens. Ayant fini par s’imposer au respect des Allemands grâce à sa fermeté, son calme et sa modération, il a été la Providence de toute cette population éparse dans tant de communes. À diverses reprises, les autorités allemandes, le voyant surmené par son rude labeur, lui ont offert de le rapatrier en France avec sa famille. Il s’y est toujours refusé et jusqu’à la dernière heure il a rempli sans défaillance la lourde tâche qui lui avait été confiée.

La municipalité de Hautmont avait organisé un bureau chargé de continuer aux évacués nécessiteux les secours en argent qu’ils recevaient dans leurs communes respectives avant l’évacuation et qui leur permettaient d’acheter leur part de ravitaillement. Un comité composé d’évacués avait la charge  et la surveillance de cette distribution de secours dont les fonds étaient fournis par la ville de Hautmont. Evidemment les évacués n’ont pas toujours trouvé près des habitants le bienveillant accueil que leur faisait la Mairie ; mais on ne peut, sous peine d’être injuste, oublier que cs habitants étaient eux-mêmes réduits à la portion congrue et par conséquent excusables de se faire tirer l’oreille pour céder aux évacués un peu de leurs maigres lapins ou de leurs rares légumes.

On ne peut évidemment pas dire que les évacués aient été heureux à Hautmont, mais la vérité est qu’ils y ont souffert moins que dans beaucoup d’autres endroits.

Vous trouverez tout naturel que je ne vous dise rien de ce qui me concerne. Le moi est toujours haïssable – il le serait ici plus que partout ailleurs. Mais cependant je ne saurais passer sous silence les précieuses marques de sympathie dont les miens et moi avons été l’objet de la part de familles de Hautmont. Que ceux qui nous ont accueillis C4comme de véritables amis trouvent ici l’expression de notre reconnaissant souvenir.

Les communications avec Maubeuge, ville distante de cinq kilomètres étaient facilitées par le tramway qui continuait à circuler le long de ce vaste faubourg qui relie Hautmont à Maubeuge par Sous-le-Bois. Mais pour aller de Hautmont à Maubeuge il fallait un laissez-passer de la kommandantur qui les accordait d’ailleurs assez facilement. Les promenades hors de la ville étaient strictement interdites. Mais le régime intérieur auquel nous soumettait le commandant de place était cependant moins dur peut-être qu’ailleurs. Ce commandant était un gros homme à l’air important, fonctionnaire civil quelconque en temps de paix. Il exigeait bien, en principe, qu’on le saluât, mais il admettait facilement que l’on parût ne pas le voir. J’ajouterai que, tenant cependant à être salué par les personnalités les plus marquantes de la localité, il avait trouvé un moyen sûr d’arriver à ses fins : c’était de porter le premier la main à sa casquette où la kommandantur était plus exigeante, au point même de décréter la stricte obligation de saluer « MM. Les officiers et leurs automobiles en soulevant profondément son chapeau…. »

De la vie à Maubeuge je ne sais pas grand’chose. Je me rendais cependant assez fréquemment dans cette ville et par ordre, le major Krohn ayant remis en fonctionnement la commission des Bons. Vous n’avez pu faire partie de cette nouvelle série de réunions malgré tous nos efforts pour vous y faire appeler et nous procurer ainsi le plaisir de vous revoir de temps à autre. Je ne parlerai pas d’ailleurs de ces séances dont vous avez inséré les proc ès-verbaux dans le volume consacré à l’histoire des Bons. Mais c’était encore un soulagement à nos misères que de pouvoir nous trouver réunis de temps à autre. Evidemment, en séances et en présence de Krohn nous ne pouvions dire grand’chose, mais nous allions ensuite tous déjeuner ensemble et le     plaisir de décharger nos cœurs et de nous entretenir de nos douleurs et de nos espérances compensait largement l’insuffisance du menu de famine qui nous était servi à l’hôtel, non faute de l’hôtelier mais faute de vivres. C’est encore grâce à la commission des Bons et sous son couvert que notre ami Labouret a pu continuer à rendre à Maubeuge les services dont il était coutumier à Saint-Quentin. Il a notamment pu faire échapper à l’envoi en colonnes un certain nombre de jeunes gens en les prenant comme secrétaires-adjoints à la commission. Cette petite manœuvre n’échappait pas à la perspicacité de Krohn qui lui dit un jour, alors qu’il sollicitait la nomination d’un nouveau secrétaire : - Mais, Monsieur Labouret, ce n’est plus un secrétariat, c’est un pensionnat que vous avez maintenant !

C’est à Maubeuge, comme auparavant à Saint-Quentin, que foisonnaient les « Ettappen-Schweinen », ainsi que les nommaient les officiers combattants et cela ne rendait pas plus agréable le séjour de la petite ville. C’est à Maubeuge aussi que nous avons eu le peu banal spectacle de l’exposition des pastels de De La Tour organisé par le fameux von Halden. C’est ce critique d’art en uniforme qui a dévalisé les caves du Musées Lécuyer. Elles renfermaient avec les pastels beaucoup d’œuvres d’art appartenant à des particuliers qui les y avaient déposées d’accord avec la Ville pour les mettre sous la protection des scellés allemands. On en a fort peu retrouvé. Mais je ne sache pas qu’on n’ait jamais sommé von Halden de s’expliquer au sujet de ces disparitions.

Ce qu’il y avait de plus extraordinaire pour nous dans cette exposition, c’était l’affiche :

« Exposition des tableaux du grand peintre français La Tour et d’un certain nombre de meubles anciens de haute valeur abandonnés par les Français et sauvés par l’autorité allemande. »

On nous voit d’ici « abandonnant » de propos délibéré nos pauvres meubles alors qu’on nous tolérait 25 kilos de bagages en nous évacuant !

Nous retrouvions aussi à Maubeuge notre excellent maire, M. Gibert. Il avait tenté d’y établir une sorte de mairie de Saint-Quentin, mais tant de heurts avec la mairie de Maubeuge se produisirent qu’il y fallut peu à peu renoncer. On peut dire qu’en tout cas, à Maubeuge comme à Saint-Quentin, son unique préoccupation fut de venir en aide à ses concitoyens et de les protéger de son mieux contre l’Allemand.

Ce qui est navrant dans cette vie des évacués, c’était d’abord, plus encore qu’à Saint-Quentin, l’absence de nouvelles des chers nôtres restés de l’autre côté du front ; puis l’impossibilité de secourir comme on l’eût désiré toutes les misères qui nous entouraient parce que la minime ration du ravitaillement ne pouvait être augmentée et que, même en payant, on ne trouvait plus rien… On ne pouvait donc donner à ces pauvres gens qu’un appui moral, essayer de les réconforter, de leur montrer qu’on prenait part à leurs souffrances, que nos douleurs étaient les mêmes ; et ils s’en montraient tous reconnaissants…

À Hautmont, les malheureux évacués avaient trouvé un puissant consolateur. On ne peut parler sans attendrissement du surhumain dévouement de l’abbé Lobbé, curé de Saint-Martin, de Saint-Quentin, évacué avec nous. Il visitait ces pauvres gens, relevait leur courage, les groupait autour de lui à l’église et il couronna son œuvre d’apôtre en faisant faire à plus de cent enfants leur première communion. Son nom était béni partout.

Un côté cruel de notre vie d’évacués, c’était le campement dans une maison inconnue. À Saint-Quentin, nous subissions bien le joug ennemi mais, tout au moins, nous vivions dans notre maison, au milieu de nos souvenirs. Or, il avait fallu tout abandonner et de savoir tant de choses ailées entre les mains des ennemis, ajoutait une nouvelle horreur à notre misère. Mais, cela, vous l’avez vécu comme nous et je ne vous apprendrais rien en vous le racontant.

Vous dirai-je seulement, en quelques mots, comment nous avons retrouvé notre chère patrie, ceux du moins que l’on a, à diverses reprises renvoyés avant la délivrance finale. Les évacués qui avaient sollicité une autorisation de départ ou en avaient reçu l’ordre comme « indésirables », étaient réunis la veille dans un grand local, école ou salle de mairie, et ils y passaient la nuit après avoir été minutieusement fouillés par les soldats de garde ou par les infirmières à ce préposées. Défense d’emporter ni papiers, ni or, ni argent, sauf cinquante francs en monnaie française. Ces cinquante francs étaient placés dans une enveloppe que la kommandantur timbrait et cachetait. Défense de l’ouvrir, il fallait la représenter intacte au moment de passer la frontière suisse. Les bagages (25 kilos au maximum= avaient été en même temps visités de fond en comble, puis pris en charge par l’autorité allemande pour les restituer à l’arrivée à la frontière.

Le lendemain matin on était conduit au train entre deux files de soldats, fusils chargés. Chaque évacué avait sur la poitrine une grande plaque de carton jaune avec un numéro en noir. Défense d’ouvrir les fenêtres ni les portes des maisons dans les rues où l’on devait passer. Ces rues avaient été vidées préalablement par la troupe.

Le ravitaillement américain était autorisé à remettre à chaque évacué un pain d’un kilo, cinq biscuits de cent grammes et une boîte de lait concentré. Chacun avait sa place numéroté à l’avance dans le train qui était convoyé par un officier accompagné d’une infirmière, et gardé par des soldats. Le trajet durait environ trente heures jusqu’à Singen, où l’on disait adieu sans regrets à l’uniforme allemand.

Il est bon peut-être d’indiquer une dernière attention dont était l’objet à l’arrêt précédant la frontière. Les enveloppes cachetées étaient ouvertes par les Allemands ; ils en extrayaient la monnaie française et la remplaçaient, en tout ou en partie suivant leur caprice, par des bons des villes envahies. Et enfin, touchant procédé : les sous-officiers passaient de wagon en wagon pour dire que l’on pouvait – en payant bien entendu – télégraphier aux parents et amis laissés en pays occupé pour leur donner des nouvelles du voyage. Naturellement, beaucoup acceptaient, mais disaient, et pour cause, n’avoir pas de quoi écrire ; ce que nos pillards savaient de reste puisqu’ils avaient enlevé soigneusement la veille aux voyageurs jusqu’au moindre bout de crayon et de papier. Alors, avec un bon sourire, les sous-officiers revendaient moyennant cinquante pfennings les crayons et les papiers qu’ils avaient subtilisés ainsi à leurs souffre-douleurs. On en riait, car cinq minutes après c’était la délivrance. C’est aussi parce que nous avons échappé au cauchemar qu’il nous est possible de parler de tout cela avec calme et sans acrimonie. Quand on a su ne pas se plaindre pendant le supplice, il serait ridicule de geindre après. Mais véritablement, supposer que ceux qui ont vécu ces années de torture puissent les oublier et fraterniser un jour avec les Allemands, c’est aller trop loin !...

Tirez, de ces  quelques notes, cher Monsieur, ce qui vous paraîtra utile pour compléter votre ouvrage ; arrangez-le tout à votre manière qui est la bonne, et croyez à ma sympathie née en des heures terribles vécues côte à côte et au milieu d’émotions si diverses et de sentiments communs qui ont pour toujours cimenté notre amitié.

                                                                                                                          René JOURDAIN.

                                                                                                            Saint-Quentin, le 6 septembre 1925.

 

 

 

 

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