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Sous la Botte (128) 

                                               M A I    1 9 1 7

 

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LA VIE AU CATEAU.

On arriva au Cateau dans une telle détresse que trouver un toit, une carte de ravitaillement et un accueil qu’on sentit sympathique sembla le comble du bonheur réalisable. Et cette impression subsista, pendant la période du moins que j’y vécus moi-même. Après, ce fut, paraît-il plus dur pour les Catésiens comme pour leurs hôtes involontaires.

Le Cateau, c’est la petite ville industrielle dans un pays de profitable culture. On y est retenu par la terre et par les affaires. Aussi les familles s’y fixent-elles, au lieu de passer, comme à Saint-Quentin. Plusieurs de ces familles ont franchi l’étape, possèdent des sentiments élevés et un genre excellent. Il leur est permis d’être riches sans morrgue. C’est donc la « petite ville, » mais dans la bonne acceptation du mot qui implique l’esprit de famille, le respect de soi-même et des autres, l’intérêt qu’on prend à ses voisins et le désir qu’on a de leur rendre service, enfin le sentiment du quant-à-soi qui garde de la promiscuité et impose de la tenue. Ajoutez que « les affaires, » si elles atténuent trop souvent le sens moral, y étaient traitées avec une probité reconnue. La « place » avait bonne réputation. De cela, il faut, en partie, reporter l’honneur aux Seydoux, cette belle et active famille qui a créé de la richesse sans susciter l’envie et dont la primauté n’est discutée par personne. Elle est représentée en ce moment par M. André Seydoux qui accepte noblement les coups qui le frappent à chaque instant. Il ne peut faire un pas hors de la maison qui lui a donné asile – car il a été chassé de la sienne – sans longer, où qu’il aille, ses immenses ateliers ou ses propriétés héréditaires affectées par l’envahisseur aux usages les plus divers : habitation du général en chef, bureaux d’état-major, hôpital de deux mille malades, magasins de ravitaillement, etc. Il est partout hors de chez lui.

Le printemps arrive en retard, le 29 avril, mais c’est bien lui. Ce que l’on voit neiger dans l’air bleu, ce ne sont pas des plumes de tourterelles, ce sont des coques d’avions en aluminium, de cinq avions, poissons de métal montrant leur ventre blanc en virevoltant. La canonnade est furieuse. La sirène avertisseuse, amenée de Saint-Quentin, meugle désespérément. Il y a grande réunion chez les Picard, sur la pelouse et dans la serre. Tout le monde a le nez en l’air. Quelques minutes, mais qui paraissent longues. Autant que nous sommes là, pères, mères, maris, femmes, filles et fils, sœurs, nous avons des morceaux de notre cœur, des lambeaux de notre chair, des moitiés d’âmes qui souffrent, qui angoissent, qui meurent dans l’inconnu…. Et nous nous laissons pénétrer par la douceur béate d’être ben assis, dans la lumière du soleil nouveau, en bonne compagnie… Le bruit des moteurs s’éteint, les canons se taisent ; seule, la sirène continue…

À la fin du mois d’avril et au milieu du mois de mai, nos nuits sont secouées par une canonnade qui nous rappelle les plus violentes de celles que nous avons entendues à Saint-Quentin. Nous croyons à une offensive anglaise en direction du canal souterrain et aussi plus au nord, dans le pays charbonnier. Les Allemands s’agitent. Aussitôt que l’ombre est venue, passent, avec un bruit de ferrailles remuées par des Cyclopes, d’immenses convois de munitions qui strient et ahannent en grimpant les rampes malgré la puissance des machines motrices.

Il n’y a pas, à proprement parler, d’agitation militaire. Les Allemands vaquent à leurs services avec une placidité entière. Le « Casino von Helldorff » est assez fréquenté, le samedi et le dimanche surtout et, de la rue, les pauvres diables de soldats au ventre vide peuvent voir des officiers de plus en plus jeunes attablés devant des fleurs et réfléchissant sur des menus – assez restreints, paraît-il – qu’ils s’imaginent dignes de la table d’Odin.

Mais le calme n’est pas nécessairement un effet de la confiance. Celle-ci n’est pas complète, bien que l’arrêt de la dernière offensive ait rendu quelque espoir. Von Frohwein, celui*là même que cela scandalisait tant jadis que les Français ne demandassent pas à devenir Allemands, rencontre de fortune son hôte de Saint-Quentin par les rues du Cateau et lui dit : - C’est une boucherie….. Cela ne peut plus aller six mois….. Il y aura des révolutions. Voyez les Russes ! On coupera des cous… Et il s’éloigne découragé avant que M. D… puise lui demander de quels cous il s’agit.

Une compagnie allemande va à la gare et de là à la boucherie, comme dit Von Frohwein. Un officier grand, roide et songeur, devant et à pied. Un officier quelconque derrière, à cheval. Ainsi menés et poussés, ils marchent fusil à la bretelle, vêtements délassés et effilochés, mais équipement neuf, faces luisantes et recuites sous l’immense saladier qu’est devenu le casque prussien, coude à coude, dans un nuage de poussière doré par le soleil couchant. C’est bien de la chair à canon. Parmi cette troupe moutonnière, un jeune homme nous frappe, ma femme et moi, par sa singulière beauté. Son casque est rejeté complètement en arrière et auréole sa tête aux trais nets et parfaits comme ceux que Botticelli donne à ses anges musiciens. Ses grands yeux noirs abritent une inoubliable détresse….. Pauvre petit ! Fait pour l’amour et qui va à la mort contre laquelle il ne se défendra pas.

Nous sommes toujours anxieux de savoir ce que devient notre pauvre ville. Ce que les chauffeurs nous en disent ou montrent est désolant. On me passe une photographie de la rue Saint-André, celle qui mène au grand portail de la Basilique : c’est la destruction totale et l’on en dira comme Jehan Froissart, en 1340, de la ville de Haspres-en-Cambraisis : « Rien n’y demeure, fors les parois. »

En crevant les caves pour les faire communiquer, les Allemands ont trouvés pas mal de « trésors .» classe et met sous séquestre. C e qui est valeur de bourse est envoyé à Maubeuge où le lieutenant Bonsmann, directeur, avant la guerre, d’une succursale de quartier à Cologne, de la maison Barmer Bankverein Hinsberg, classe et met sous séquestre. L’histoire la plus curieuse qui soit venue à ma connaissance est la suivante : chez M. Rousset (Au Nègre), rue d’Isle, on mit la main sur un pot contenant 56 000 francs, dont 52 000 francs en billets et 4 000 francs en or. M. Rousset, qui a été évacué au Cateau, est mandé à la kommandantur où on lui fait dire ce qu’il y avait dans sa cachette. Il confirme le montant de la trouvaille et on lui verse 56 000 francs en bons de ville.

Le « coin Rochatte, » où la rue Saint-Martin s’unit à la place de l’Hôtel de Ville, est démoli et la chaussée est bouleversée. Le capitaine von Ernest aurait dit : - Cela nous a bien gênés, car c’est par là que nous descendions dans les caves où se tient la kommandantur.

Somme toute, le « ce qu’il faut croire » d’ordre supérieur est ceci : la guerre touche à sa fin et se terminera, vers le mois d’août, par une paix allemande. Ce qui incite les Allemands à le croire, c’est la sécurité relative où on les a laissés pendant le recul.

LES IMPRESSIONS DE FERNAND MARÉCHAL.

Fernand Maréchal, l’auteur de La Ville mourut, cet admirable journal de l’agonie de Saint*Quentin, a bien voulu me confier le cahier de ses impressions du Cateau. Relevant d’une grave maladie, il avait été évacué par heureuse fortune dans cette petite ville, berceau de sa famille et où quelque parenté lui restait, ce qui facilita sa précaire installation. La souffrance aiguise les sens et Fernand Maréchal perçut mieux que quiconque les moindres mouvements de nos âmes ballotées entre l’espoir et la crainte. Je puise abondamment, avec sa permission, dans ces notes passionnantes.

25 avril 1917. – Les batailles continuent sur le Chemin des Dames et sur Arras. « Être ou ne pas être, » c’est ainsi que le kaiser parle à ses soldats de l’avenir de l’Allemagne. Il y a de l’anxiété dans cet appel.

Dans les premiers temps de la guerre, la victoire nous eût donné des joies délirantes ; mais maintenant nous avons trop souffert ; il y a trop de morts et nos cœurs sont trop lourds. La victoire ne nous apportera qu’un bonheur grave et triste. Les enfants de chœur entonneront le Te Deum tandis que la basse des chantres psalmodiera le De Profondis.

30 avril. – Ce matin, pour la première fois, le soleil nous caresse. C’est tout de suite après l’hiver, par un coup de théâtre, l’été. Il semble que, dans cet air plus chaud, le son des voix ait un timbre différent. Ces paroles qui montent de la rue vers nos fenêtres ouvertes sont des paroles d’été. Pourquoi ? Je n’en sais rien. La plupart de nos impressions ne sont pas susceptibles de notations. L’été est joie, dilatation de l’être. Le milieu a cessé de nous être hostile : il n’est plus nécessaire de réagir et de lutter. On peut se laisser flotter dans le grand torrent de la vie universelle. L’été est panthéiste.

1er Mai. – Nous sommes allé sur les Hauts-Fossés… Après avoir traversé la Selle, quand on remonte la large rue qui se continue par la route de Cambrai, on trouve à sa droite une sorte de terrain vague, garni de quelques bancs et ombragé d’arbres que les Catésiens appellent les Hauts-Fossés. Pourquoi cette butte de terre qui paraît artificielle a-t-elle reçu ce nom singulier? La vue sur la ville y est très belle. Le troupeau serré des toits d’ardoises descend la colline, puis remonte vers nous. Dans l’air limpide, les deux campaniles s’affirment, celui de l’hôtel de ville avec sa maigreur élégante, celui de l’église, robuste et triste, coiffé de son étrange toiture. Dans cette étroite vallée, la petite ville, créée par des moines, a mené sa vie monotone et provinciale que l’industrie moderne, pourtant si développée, trouble à peine. Elle m’apparait si maternelle et si douce qu’elle me rassure contre les menaces qui nous cernent. Nous sommes donc allés sur les Hauts-Fossés. Sous les arbres encore sans feuilles, des soldats allemands blessés traînent sur l’herbe la démarche lente de leurs sabots. À nos pieds, c’est la vallée de la Selle et le panorama de la ville. Sûrement ces deux clochers affirment quelque chose : ils symbolisent bien la petite cité monacale en laquelle gîte une force assoupie, mais prête au réveil. C’est une race vigoureuse que celle du pays wallon, robuste, hardie en ses entreprises, aimant le risque, d’une exubérance où se glisse parfois un peu de vantardise, fastueuse et artiste. Ici, l’on a des opinions affirmatives et tranchées, des intransigeances dures, l’incompréhension des nuances ; on y est passionné en politique, ardent et sérieux dans les choses religieuses. Auprès de ces gens du Nord, combien ceux de notre Ile-de-France apparaissent froids et fins, distants et sceptiques ! Ils ont été hospitaliers et bons pour les pauvres réfugiés. D’ailleurs, je me sentais un peu des leurs et proche par le sang.

9 Mai. – Nous vivons au jour le jour. Nous lisons, nous allons voir nos amis, mais cette variété d’impressions n’est qu’une apparence. En réalité, nous ne songeons qu’à notre départ possible et à notre délivrance. Toutes nos autres pensées ont la couleur de celle-là : elles deviennent sombres quand l’espoir diminue, elles s’éclairent quand il renaît. On vient de nous dire que les réfugiés de Saint-Souplet sont avertis qu’ils partent samedi. Aujourd’hui est une journée de soleil.

11 Mai. – Les affiches indiquant les conditions de départ sont posées. Ces conditions sont dures : il nous est défendu d’emporter aucune note, aucun papier d’aucune sorte. Défense aussi de garder de l’argent, sauf en bons de ville, de région ou de Chambre de commerce qu’on a émis dans les pays occupés et qui, sans doute, n’ont pas cours dans la France libre. En y arrivant, notre dénuement sera complet. Mais qu’importe ! Partons ! Partons !

Les hommes qui n’ont pas soixante ans subiront dimanche la visite médicale et ne seront admis que s’il est dûment établi qu’ils sont inutilisables pour le gouvernement français.

Dans les guerres barbares d’autrefois, on eût massacré sans doute les bouches inutiles que nous sommes. Le procédé des Allemands est plus civilisé, j’en conviens, mais aussi plus habile : en nous rapatriant, non seulement ils se déchargent du soin de nous nourrir, mais encore ils imposent cette lourde dépense à leur adversaire. Le profit est double.

19 Mai. – M. Marchandise, président du comité de Péronne (beaucoup de Péronnais ont été évacués au Cateau et aux environs), rend les plus grands services autant à nous qu’à ses concitoyens. Il s’est établi en quelque sorte notre représentant auprès de l’autorité allemande et son action est toujours bienfaisante. On le rencontre à chaque instant dans les rues du Cateau, allant de son allure rapide, son nez en bec d’aigle sur sa moustache hérissée, partant en avant, toujours entouré de solliciteurs, serviable et brusque. Il faut prendre garde aux gens pressés : ils ont la vitesse acquise et l’élan et leur abord est parfois un peu rude. Mais M. Marchandise rachète ses bourrades par tant de dévouement !

1er Juin – Journée agitée. On nous distribue des numéros d’ordre pour le voyage. Nous devrons nous trouver à la gare le samedi 9, à 3 heures du matin, pour partir à midi. Ce temps sera employé à fouiller nos bagages et nos personnes. Mais qu’importe ! Cette fois enfin, nos espérances se traduisent en actes, en réalités.

… Déjà, c’est la fièvre du départ. Ceux qui restent nous chargent de messages pour la France libre, mais comme il est interdit d’emporter aucun écrit il faut que notre mémoire y supplée. J’apprends par cœur une vingtaine d’adresses…

… Nous ne quittons pas le Cateau sans y laisser un peu de notre cœur. Nous y sommes arrivés désespérés, nous y avons souffert de cruelles angoisses morales et, sans doute à cause de cela, nous nous sommes attachés aux gens et aux choses. Cette ville, qui tenait tant de place dans mes souvenirs d’enfance, qui m’a servi de refuge aux jours de nos suprêmes détresses, va me devenir tout à fait chère. Je n’oublierai jamais cette soirée du 4 mars où, fugitifs, exilés, nous vînmes frapper à la porte d’une maison de la rue de Lemercier et comme nous nous sentîmes réconfortés en nous asseyant à ce foyer familial, nous, malades et désespérés, que la brise de mars avait toute une journée fouettés sur les quais d’une gare.

Nous avons fait ici des amis. Les Catésiens sont de bonnes gens ; ils ont été hospitaliers et généreux. Cette vieille terre chargée de passé s’est montrée maternelle et l’ombre des morts bien-aimés a veillé sur nous. Nous ne partirons pas sans regret. C’est un chapitre de notre vie qui va se clore et chaque chose qui finit nous rappelle que tout finit. Que d’émotions sont désormais attachées au souvenir de ces murs, de ces vieilles pierres, de ces deux clochers que demain peut-être le canon va renverser !

Et maintenant, vers quel inconnu allons-nous marcher ? Quel avenir va s’ouvrir devant nous ?

Après cette longue et émouvante citation, je reprends, d’une plume plus objective, le récit des événements.

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