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Sous la Botte (126)

A V R I L    1 9 1 7

MORT D’EMMANUEL LEMAIRE.

Une lettre – la correspondance entre évacués est quelquefois tolérée – m’apprend la mort d’Emmanuel Lemaire sans m’en préciser ni l’endroit, ni les circonstances.

C’est quelque chose de Saint-Quentin et d’irremplaçable qui disparaît avec lui. Emmanuel Lemaire, en effet, était devenu comme la personnification même du Saint-Quentin historique. Dans les milieux populaires, son œuvre n’était pas inconnue. Jamais Saint-Quentinois, allant de chez soi à son jardin, ne récolta autant de coups de chapeau ! Il fut constamment pieux envers sa ville natale.

Son grand-père avait été maire de Maretz, dans le Nord, pendant la Révolution. Meunier et petit patron tisseur, les invasions l’avaient ruiné. Son père, négociant en articles de Saint-Quentin, lui laissa une honnête fortune. Lui, il épousa la fille d’un notaire, dont il eut deux enfants : une fille enlevée au sortir de l’enfance et un fils qui vécut plus de quarante ans sans que son intelligence s’éveillât.

D’où, sur son âme, un nuage de mélancolie traversé, à la fin surtout, d’éclairs d’irritation contenue. Il faut ajouter que, singulièrement robuste, bien fait et sain, il souffrait cependant de crises d’estomac que l’âge et un régime suivi inflexiblement avaient atténuées, mais non supprimées et que cela porte à l’hypocondrie.

Il était la probité même et la droiture aussi, et non sans intransigeance. Avec cela, d’une grande politesse dans la rue et de l’accueil le plus attentif tant qu’il occupa des fonctions publiques. Magistrat dans sa ville natale, il se retira bientôt, scandalisé de l’intrusion de la politique dans le domaine de la justice. À M. Malézieux, alors député et influent, qui demandait pour lui – et malgré lui – de l’avancement, c’est-à-dire à le faire passer de suppléant titulaire, le garde des sceaux, ministre de la justice, répondit : « Oui, mais à condition qu’il s’engage à être et à rester des nôtres. » Cette réponse, fidèlement rapportée par M. Malézieux, tua en lui le magistrat.

Son éducation avait été toute républicaine. Il fût même pendant longtemps le seul républicain conscient de sa génération à Saint-Quentin, le seul à la façon des hommes de la Convention : C’était un pastiche de Romain comme eux. Seulement, lui ne fût jamais passé de l’idée à l’application, retenu qu’il était par le doute sur l’utilité de l’action dont la fréquentation assidue de Renan avait fait la loi de son esprit.

Il était revenu de ses illusions républicaines comme des judiciaires et même avait pris le système en horreur tant il était différent de la conception à la Montesquieu qu’il s’en faisait. Cependant, il n’en souhaitait pas d’autre, trop républicain d’origine pour croire à la monarchie dont les qualités d’ordre et de stabilité le réduisaient pourtant, mais tenant, d’autre part, en piètre estime, par un sentiment de jalousie bourgeoise, les serviteurs d’une royauté. Somme toute, à qui il eût donné son suffrage, c’eût été au « bon tyran » de Renan. Les Antonins réalisaient son idéal social.

Adjoint au maire pendant une olympiade municipale, il se montra le meilleur lieutenant qu’ait jamais eu un bon chef. Il abattait sa besogne en conscience et en compétence, et en joie aussi, puisqu’il s’agissait de son cher Saint-Quentin.

Un matin, à l’Hôtel de Ville, en train d’annoter des paperasses, je lui présentai Pierre de Nolhac à qui il avoua que l’administration d’une ville française tenue en tutelle, en laisse même, était, de nos jours, chose peu intéressante. – Ah ! remarqua malicieusement Nolhac, si c’était des dossiers du XIVe siècle ! – Ce serait tout différent, s’écria avec exaltation Emmanuel Lemaire et comme malgré lui. Nous en rîmes ensuite, mais c’était un cri du cœur.

Je ne sais pas du tout comment sa vocation de paléographe s’était révélée. Car c’était une vocation. Il lui manqua les dons de l’écrivain – et l’ambition – pour atteindre à la célébrité en cette partie où les plus illustres réclamaient son opinion sur des lectures réputées impossibles et qu’il déchiffrait. Sa vue était excellente, sa mémoire prodigieuse et sa connaissance des sources approfondie. Joignez à cela un goût inné pour les parchemins et vous comprendrez qu’aucun grimoire ne lui résistait. Son Livre Rouge et les trois volumes d’Archives anciennes sont, de l’avis des connaisseurs , des modèles de lecture exacte et probe : nulle difficulté n’est esquivée et jamais surtout le lecteur ne se substitue au scribe pour imposer un sens à un passage obscur. Il espérait pousser son travail jusqu’au milieu du dix-septième siècle par un quatrième volume qui était en préparation, presque achevé. C’eût été le couronnement d’une longue carrière d’érudit.

Ses œuvres en français moderne – un Essai inachevé sur l’Histoire de la ville de Saint-Quentin, la partie narrative de La Guerre de 1557 en Picardie, les avant-propos de ses volumes d’Archives – sont correctement écrites, sans plus. C’est sérieux et le document qu’on sent qui s’intercale entre les lignes, les appuie, mais les alourdit. La phrase n’est ni d’un penseur qui recrée, ni d’un artiste qui rend en images ce qu’il pénètre mieux que le vulgaire. Non seulement ce n’était pas dans sa nature de le faire, mais l’eût-il pu faire qu’il se fût peut-être imposé la discipline d’être impersonnel et d’oublier la forme afin de ne laisser à l’imagination rien de ce dont eût gémi une érudition implacable.

En histoire, qu’il possédait comme personne, à vous effarer par sa connaissance des dates et des faits les moins connus, les deux périodes qu’il jugeait les plus heureuses pour les peuples, c’était dans les temps anciens, le règne de Saint-Louis, et dans les modernes, celui de Louis-Philippe. Ajoutons qu’à ces deux époques, la ville de Saint-Quentin atteignit son maximum d’indépendance civique et de prospérité bourgeoise.

En religion, Emmanuel Lemaire était très nettement spiritualiste, à la façon de Victor Cousin et des philosophes de l’école éclectique. Une intelligence ordonnée comme la sienne n’eût pu admettre l’ordre de l’univers sans ordonnateur, mais ce Dieu qui s’intéresse à l’espèce, il ne croyait pas qu’il s’occupât de l’individu. Tolérant autant qu’on peut l’être sans troubler l’ordre établi et très respectueux des convictions d’autrui, puisque l’homme est né religieux et que toute religion humaine s’extériorise par un culte, il reconnaissait que, pour les Français, la seule religion historique, nationale, nécessaire, est la catholique, et il l’honorait sans la pratiquer aucunement.  

En art, en littérature, il n’avait pas d’opinion propre et inclinait au classicisme strict, en suite de ses lectures premières, dont ses voyages, le mouvement des idées et les conversations de ses amis n’avaient pu en quelque point que ce fût modifier l’impression.

Si la ville de Saint-Quentin redevient elle-même, elle s’honorera en consacrant un monument simple (son profil énergique et bien français en bronze avec une inscription latine, encastré dans le mur de son petit jardin des Champs-Elysées où il coula les meilleures heures de son existence) à ce bon citoyen qui, lui ayant révélé son véritable passé, l’empêche de mourir dans la mémoire des hommes, lui apprend qu’on ne succombe pas aux blessures et que celle-ci qui l’a tué lui-même, âgé, mais plein de forces encore, n’est pas la première si c’est peut-être la plus grave ; et que, sur des bases faites des ossements pulvérisés de tant de générations ayant vécu dans le même effort et pour le même idéal, on peut éternellement reconstruire.

 

 

 

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MORT D’EMMANUEL LEMAIRE.

Une lettre – la correspondance entre évacués est quelquefois tolérée – m’apprend la mort d’Emmanuel Lemaire sans m’en préciser ni l’endroit, ni les circonstances.

C’est quelque chose de Saint-Quentin et d’irremplaçable qui disparaît avec lui. Emmanuel Lemaire, en effet, était devenu comme la personnification même du Saint-Quentin historique. Dans les milieux populaires, son œuvre n’était pas inconnue. Jamais Saint-Quentinois, allant de chez soi à son jardin, ne récolta autant de coups de chapeau ! Il fut constamment pieux envers sa ville natale.

Son grand-père avait été maire de Maretz, dans le Nord, pendant la Révolution. Meunier et petit patron tisseur, les invasions l’avaient ruiné. Son père, négociant en articles de Saint-Quentin, lui laissa une honnête fortune. Lui, il épousa la fille d’un notaire, dont il eut deux enfants : une fille enlevée au sortir de l’enfance et un fils qui vécut plus de quarante ans sans que son intelligence s’éveillât.

D’où, sur son âme, un nuage de mélancolie traversé, à la fin surtout, d’éclairs d’irritation contenue. Il faut ajouter que, singulièrement robuste, bien fait et sain, il souffrait cependant de crises d’estomac que l’âge et un régime suivi inflexiblement avaient atténuées, mais non supprimées et que cela porte à l’hypocondrie.

Il était la probité même et la droiture aussi, et non sans intransigeance. Avec cela, d’une grande politesse dans la rue et de l’accueil le plus attentif tant qu’il occupa des fonctions publiques. Magistrat dans sa ville natale, il se retira bientôt, scandalisé de l’intrusion de la politique dans le domaine de la justice. À M. Malézieux, alors député et influent, qui demandait pour lui – et malgré lui – de l’avancement, c’est-à-dire à le faire passer de suppléant titulaire, le garde des sceaux, ministre de la justice, répondit : « Oui, mais à condition qu’il s’engage à être et à rester des nôtres. » Cette réponse, fidèlement rapportée par M. Malézieux, tua en lui le magistrat.

Son éducation avait été toute républicaine. Il fût même pendant longtemps le seul républicain conscient de sa génération à Saint-Quentin, le seul à la façon des hommes de la Convention : C’était un pastiche de Romain comme eux. Seulement, lui ne fût jamais passé de l’idée à l’application, retenu qu’il était par le doute sur l’utilité de l’action dont la fréquentation assidue de Renan avait fait la loi de son esprit.

Il était revenu de ses illusions républicaines comme des judiciaires et même avait pris le système en horreur tant il était différent de la conception à la Montesquieu qu’il s’en faisait. Cependant, il n’en souhaitait pas d’autre, trop républicain d’origine pour croire à la monarchie dont les qualités d’ordre et de stabilité le réduisaient pourtant, mais tenant, d’autre part, en piètre estime, par un sentiment de jalousie bourgeoise, les serviteurs d’une royauté. Somme toute, à qui il eût donné son suffrage, c’eût été au « bon tyran » de Renan. Les Antonins réalisaient son idéal social.

Adjoint au maire pendant une olympiade municipale, il se montra le meilleur lieutenant qu’ait jamais eu un bon chef. Il abattait sa besogne en conscience et en compétence, et en joie aussi, puisqu’il s’agissait de son cher Saint-Quentin.

Un matin, à l’Hôtel de Ville, en train d’annoter des paperasses, je lui présentai Pierre de Nolhac à qui il avoua que l’administration d’une ville française tenue en tutelle, en laisse même, était, de nos jours, chose peu intéressante. – Ah ! remarqua malicieusement Nolhac, si c’était des dossiers du XIVe siècle ! – Ce serait tout différent, s’écria avec exaltation Emmanuel Lemaire et comme malgré lui. Nous en rîmes ensuite, mais c’était un cri du cœur.

Je ne sais pas du tout comment sa vocation de paléographe s’était révélée. Car c’était une vocation. Il lui manqua les dons de l’écrivain – et l’ambition – pour atteindre à la célébrité en cette partie où les plus illustres réclamaient son opinion sur des lectures réputées impossibles et qu’il déchiffrait. Sa vue était excellente, sa mémoire prodigieuse et sa connaissance des sources approfondie. Joignez à cela un goût inné pour les parchemins et vous comprendrez qu’aucun grimoire ne lui résistait. Son Livre Rouge et les trois volumes d’Archives anciennes sont, de l’avis des connaisseurs , des modèles de lecture exacte et probe : nulle difficulté n’est esquivée et jamais surtout le lecteur ne se substitue au scribe pour imposer un sens à un passage obscur. Il espérait pousser son travail jusqu’au milieu du dix-septième siècle par un quatrième volume qui était en préparation, presque achevé. C’eût été le couronnement d’une longue carrière d’érudit.

Ses œuvres en français moderne – un Essai inachevé sur l’Histoire de la ville de Saint-Quentin, la partie narrative de La Guerre de 1557 en Picardie, les avant-propos de ses volumes d’Archives – sont correctement écrites, sans plus. C’est sérieux et le document qu’on sent qui s’intercale entre les lignes, les appuie, mais les alourdit. La phrase n’est ni d’un penseur qui recrée, ni d’un artiste qui rend en images ce qu’il pénètre mieux que le vulgaire. Non seulement ce n’était pas dans sa nature de le faire, mais l’eût-il pu faire qu’il se fût peut-être imposé la discipline d’être impersonnel et d’oublier la forme afin de ne laisser à l’imagination rien de ce dont eût gémi une érudition implacable.

En histoire, qu’il possédait comme personne, à vous effarer par sa connaissance des dates et des faits les moins connus, les deux périodes qu’il jugeait les plus heureuses pour les peuples, c’était dans les temps anciens, le règne de Saint-Louis, et dans les modernes, celui de Louis-Philippe. Ajoutons qu’à ces deux époques, la ville de Saint-Quentin atteignit son maximum d’indépendance civique et de prospérité bourgeoise.

En religion, Emmanuel Lemaire était très nettement spiritualiste, à la façon de Victor Cousin et des philosophes de l’école éclectique. Une intelligence ordonnée comme la sienne n’eût pu admettre l’ordre de l’univers sans ordonnateur, mais ce Dieu qui s’intéresse à l’espèce, il ne croyait pas qu’il s’occupât de l’individu. Tolérant autant qu’on peut l’être sans troubler l’ordre établi et très respectueux des convictions d’autrui, puisque l’homme est né religieux et que toute religion humaine s’extériorise par un culte, il reconnaissait que, pour les Français, la seule religion historique, nationale, nécessaire, est la catholique, et il l’honorait sans la pratiquer aucunement.  

En art, en littérature, il n’avait pas d’opinion propre et inclinait au classicisme strict, en suite de ses lectures premières, dont ses voyages, le mouvement des idées et les conversations de ses amis n’avaient pu en quelque point que ce fût modifier l’impression.

Si la ville de Saint-Quentin redevient elle-même, elle s’honorera en consacrant un monument simple (son profil énergique et bien français en bronze avec une inscription latine, encastré dans le mur de son petit jardin des Champs-Elysées où il coula les meilleures heures de son existence) à ce bon citoyen qui, lui ayant révélé son véritable passé, l’empêche de mourir dans la mémoire des hommes, lui apprend qu’on ne succombe pas aux blessures et que celle-ci qui l’a tué lui-même, âgé, mais plein de forces encore, n’est pas la première si c’est peut-être la plus grave ; et que, sur des bases faites des ossements pulvérisés de tant de générations ayant vécu dans le même effort et pour le même idéal, on peut éternellement reconstruire.

 

 

 

 

 

 

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